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reportageSous les talibans, l'impossible vie des queers en Afghanistan

Par James Gregoire le 24/07/2025
Sous les talibans, l'impossible vie des queers en Afghanistan.

[Reportage sur place à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] Le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan y a encore aggravé la vie des LGBT+, qui tentent désespérément de fuir le pays où leur vie est menacée par les autorités et, souvent, par leurs proches.

L'après-midi est ensoleillé, le café désert. Maryam Ravish, 19 ans, coiffée d'un voile Gucci, et Parwen Hussaini, 20 ans, dont une mèche bleue dépasse de son voile noir, boivent du thé et se chamaillent gentiment : "Arrête !!! – Mais, c'est toi qui as commencé !" Les deux jeunes femmes, en couple depuis plus de trois ans, semblaient presque insouciantes lorsque nous les avons rencontrées en début d'année, à Kaboul, la capitale de l'Afghanistan, retombé en 2021 sous la coupe des talibans.

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Comme lors de leur précédente prise de pouvoir dans les années 1990, les fondamentalistes islamistes ont rendu obligatoire la burqa pour les femmes et la barbe pour les hommes, et menacent de mort les personnes LGBTQI+. À Kaboul et dans les grandes villes, le carcan est un peu plus lâche. "Mais c'est un stress permanent. Vivre en Afghanistan est devenu insupportable", affirmait Maryam. "Je ne peux pas exprimer mes sentiments et mon amour librement. Je dois toujours me cacher", renchérissait Parwen. C'est pourquoi les deux jeunes femmes voulaient fuir le pays avec une de leurs amies, Maeve Alcina Pieescu, une femme trans de 21 ans. Le 20 mars, alors qu'elles s'apprêtaient à prendre l'avion, Maryam et Maeve, lâchées au dernier moment par leur passeur, ont été arrêtées par les talibans qui ont découvert des contenus LGBTQI+ sur leurs téléphones. Battues, jetées en prison, elles risquent la peine de mort. Parwen, qui a réussi à rejoindre l'Iran, se démène pour alerter l'opinion internationale sur leurs cas. "En trente secondes, mon monde a changé. Les rêves que j'avais avec Maryam, tous les espoirs qu'on avait sont détruits, témoigne-t-elle. Sa famille m'a dit qu'elle a tellement été torturée qu'elle ne peut plus tenir sur ses jambes." Le visa de Parwen se termine en juin, et elle risque l'expulsion vers l'Afghanistan.

Tortures et assassinats

Depuis 1978, le pays vit au rythme des guerres civiles et des invasions soviétiques et américaines. La conquête des droits LGBTQI+ n'y a jamais commencé. Alors que les lois tribales et la charia y sont autant appliquées que le Code pénal, ce dernier punit officiellement l'homosexualité depuis 2018. Et la situation s'est encore aggravée avec le retour des talibans. "Pour un homosexuel, il ne peut y avoir que deux punitions : soit la lapidation, soit son placement derrière un mur que l'on fait tomber sur lui", énonçait un de leurs juges peu avant leur prise du pouvoir, au magazine allemand Bild. La loi de Promotion de la vertu et de Répression du vice interdit spécifiquement l'homosexualité masculine, mais aussi féminine, ainsi que le sexe anal, y compris hétéro.

Les personnes LGBTQI+ fuient souvent la campagne et les petites villes pour la capitale, où la communauté essaie de s'organiser. Sur place, le collectif Behesht travaille en lien avec l'association basée aux États-Unis Roshaniya, fondée par l'Américano-Afghan Nemat Sadat. "Dans la religion musulmane, « Behesht » désigne un endroit magnifique et paradisiaque, rempli de paix et de tranquillité", souligne Parwen. À partir des rares informations qui filtrent hors du pays, Roshaniya essaie de recenser les violences LGBTphobes. Depuis 2021, l'association a eu vent de 233 cas de torture, de 560 personnes battues et de plus d'une vingtaine tuées.

Sanu, 24 ans, vit aujourd'hui à Kaboul. L'ancien étudiant en littérature espagnole s'y est réfugié après avoir fui son village d'origine, dans l'est du pays. Un jour qu'il se baladait avec son compagnon, ils ont été arrêtés par les talibans : "Quelqu'un leur avait dit que nous étions en couple. On nous a jetés en prison. Le lendemain, ils m'ont libéré car mon frère a réglé ma caution." Mais Sanu ne reverra jamais son compagnon. "Sa famille n'a pas payé. Ils l'ont tué quelques jours après. Ils ont même enregistré une vidéo de lui", s'indigne-t-il. Deux mois plus tard, Sanu est de nouveau arrêté à Jalalabad : "Ils m'ont frappé avec des bâtons et des fouets. J'ai été gravement blessé au visage. Ils me demandaient de changer, mais je leur ai dit que je ne pouvais pas, que ce n'était pas mon choix." Libéré après quinze jours de torture, il fuit alors la région et coupe tous liens avec sa famille.

L'enfer c'est aussi la famille

Dans cette société très homophobe, la famille et l'entourage ne sont pas une protection. Le "crime d'honneur", qui consiste à tuer un proche ayant commis un acte qui salirait la réputation de sa famille, comme l'adultère ou le sexe gay, est répandu. Ayyedin, 19 ans, n'a pour l'instant jamais été arrêté par les autorités, mais il est régulièrement menacé par ses proches : "À cause de mon apparence féminine, j'ai été harcelé, insulté et humilié, aussi bien par mes camarades de classe que par ma famille. Mon père et mon frère m'ont battu et ont menacé plusieurs fois de me tuer ou de me dénoncer."

Les premiers temps après le retour au pouvoir des talibans, "en 2021 et 2022, il y a eu beaucoup de cas de dénonciation, rapporte Nemat Sadat. Les talibans disaient aux familles : « Donnez-nous vos LGBT. »" Il se souvient notamment d'un jeune homme gay tué par son père et son frère à Logar, la province au sud de Kaboul. "Quand nos familles ont découvert notre histoire avec Maryam, ils ne l'ont pas acceptée et ont voulu nous séparer", raconte Parwen. Les deux jeunes femmes n'ont pas pu se voir pendant un an, jusqu'à ce que la famille de Maryam accepte de réduire les restrictions. "Malgré tout ça, notre amour n'avait pas diminué", souligne-t-elle.

Sous les talibans, l'autonomie des femmes est réduite à néant. S'il est possible de les voir travailler ou sortir sans référent masculin dans les grandes villes comme Kaboul, elles restent sous la tutelle de leur famille. Ainsi, le père de Maryam voulait la marier de force avec l'un de ses amis. Pour raconter son mariage à 18 ans, les mots manquent à Farzana, qui en a 23 aujourd'hui : "Je n'étais pas heureuse, c'était violent." Divorcée depuis deux ans, elle ne peut plus voir ses deux enfants, son ancien mari lui interdisant tout contact avec eux depuis qu'il connaît son orientation sexuelle. "Lorsque j'ai moi-même découvert que j'étais lesbienne, j'ai pensé au suicide car je n'étais pas assez âgée pour comprendre, chuchote-t-elle, la voix enrouée et discrète. L'Afghanistan des talibans n'est pas vivable. Si on veut vivre, la seule solution c'est de partir."

Parwen et Maryam

Sadaf Coco, 23 ans également, a fui le pays peu après la prise de Kaboul par les fondamentalistes. "J'ai entamé une transition quand je vivais encore en Afghanistan, raconte-t-elle, réfugiée en France depuis janvier 2024. Depuis le retour des talibans, si une personne trans est arrêtée, elle sera emprisonnée, violée et peut-être même tuée."

C'est toute cette violence que Maeve essayait de fuir avant d'être arrêtée le 20 mars. Photographe, elle rêvait de poursuivre des études d'art dans "n'importe quel pays qui accepte les femmes trans". "Je ne ressens pas beaucoup de dysphorie. Une bonne chose en persan, c'est qu'il n'y a pas de pronoms ni de genres pour les mots, nous confiait-elle en souriant en début d'année. En revanche mon deadname me fait souffrir." Malgré la LGBTphobie ambiante, elle n'avait pas eu de difficultés à se procurer les traitements nécessaires à sa transition : "Ici on peut avoir beaucoup de médicaments sans ordonnance, et on ne m'a jamais posé de questions, expliquait-elle. Si on me le demande un jour, je dirai que c'est pour la ménopause de ma mère." Pour ne pas trop attirer l'attention des talibans, ses proches lui conseillaient de se laisser pousser la barbe.

Depuis son arrestation, ces derniers sont sans nouvelles. "Son père est allé en prison et a demandé à rendre visite à Maeve, mais ils ne l'ont pas laissé la voir, déplore sa mère, qui utilise toujours son deadname. Elle était gentille, c'était notre plus jeune enfant. Je ne sais pas quoi faire. Jour et nuit, je prie Dieu pour sa libération. Nous ne savons pas pourquoi elle a choisi cette voie-là [en parlant de sa transition, NDLR]. J'ignorais totalement qu'elle voulait partir du pays." Avec son association, Nemat Sadat déclare qu'il compte plus de 2.200 personnes en attente d'évacuation d'Afghanistan. Parwen et Maryam figuraient sur cette liste. "Ne t'en fais, on va s'en sortir", avait murmuré cette dernière à sa bien-aimée, lorsque nous les avions rencontrées.

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Crédit photo : Wakil Kohsar / AFP

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