VIH"Le sida m'évoque le passé" : les jeunes gays, entre manque d'information et héritage communautaire

Par Romain Moor le 01/12/2025
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Alors que les fausses croyances sur le VIH persistent au sein de la Gen Z, des jeunes gays et bisexuels nés après 1997 témoignent de leurs représentations complexes du virus à l'occasion de la journée mondiale de lutte contre le sida du 1ᵉʳ décembre.

Idées reçues, manque d’informations, banalisation, sentiment d’invulnérabilité, sérophobie… Régulièrement, études et sondages alertent sur le rapport des jeunes au VIH-sida. En mars 2025, un sondage OpinionWay pour Sidaction portant sur les 15-24 ans montrait ainsi un important recul des connaissances sur le virus et ses modes de transmission. Publiée le 25 novembre 2025, une étude de Santé Publique France alerte quant à elle sur une hausse du nombre de nouveaux diagnostics chez les jeunes : les découvertes de séropositivité ont augmenté de 41 % chez les 15-24 ans sur la période entre 2014 et 2023.

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Préoccupants, ces chiffres, qui concernent particulièrement des personnes nées en Afrique subsaharienne, reflètent avant tout la précarité sanitaire des jeunes migrant·es, contaminé·es avant ou après leur arrivée en France. Dans le même temps, chez les jeunes hommes gays et bisexuels nés dans l'Hexagone, le nombre de nouveaux diagnostics s'est quant à lui stabilisé. Cette stabilisation – alors que l'on espérait évidemment une baisse – s'explique par un accès limité des 18-21 ans à la prévention. D’après une étude de Santé Publique France portant sur l'année 2023 et publiée fin novembre 2025, 43 % des jeunes gays et bisexuels de cette tranche d'âge ne parlent pas de prévention du VIH avec leur médecin et 46 % n’ont pas fait de test VIH au cours de l’année. En outre, leur recours à la PrEP reste faible – seuls 8 % d'entre eux la prennent.

Derrière ces chiffres, des représentations du VIH parfois complexes et contrastées. Nés après le pic de l’épidémie et l’invention des premières trithérapies, des jeunes hommes gays et bisexuels issus de la Gen Z ont témoigné, pour têtu·, de leur rapport à la prévention et de la trace de l'épidémie dans la mémoire communautaire.

"Une IST comme les autres"

"Pour ma génération, le VIH est presque une IST comme les autres", avance Alex, 21 ans. Si le jeune homme a déjà pu se trouver "en panique" après un rapport non-protégé, il se dit globalement rassuré par la généralisation de la PrEP, introduite en France avant même son entrée dans la sexualité, et qu’il a lui-même prise ponctuellement. Dans son cercle d’amis gays, il "n’observe pas de forte angoisse liée au VIH", mais plutôt "une mise à distance du fait qu'une contamination puisse arriver". Sacha, 22 ans, n’utilisait pas de préservatifs jusqu'à ce que son ex-copain le sensibilise, l’an dernier. "Depuis, je fais attention, même si je ne suis pas optimal dans l’évaluation des risques", commente-t-il. Après une phase d’essai, le jeune homme a décidé de ne pas poursuivre la PrEP. "Ça m’emmerdait de prendre un médicament tous les jours alors que je n’étais pas malade", explique-t-il, omettant la possibilité d'une prise à la demande.

Si des jeunes délaissent ainsi les bases de la prévention, même lorsqu’ils les connaissent, c'est qu'ils estiment parfois que le risque global de contamination a diminué. Benjamin, 29 ans, se décrit à cet égard comme "un passager clandestin", et se dit "rassuré" de faire partie d’une génération dans laquelle, selon lui, "c’est quand même extrêmement rare d’être séropositif".

L’estimation du risque ne repose pas seulement sur la probabilité de contracter le VIH, mais aussi sur la perception que l'on a du virus lui-même. Et force est de reconnaitre qu'en 2025, grâce aux progrès médicaux et à l'efficacité du TaSP, le VIH ne fait plus peur. “Si je suis aussi nonchalant et désinvolte, c’est que je pense que si je l’attrapais, cela ne me ruinerait pas la vie”, poursuit Benjamin.

Une maladie du passé

Cette mise à distance du risque chez une frange de la Gen Z s’enracine aussi dans les représentations dont elle a hérité... ou non. "Le VIH m’évoque surtout le passé, les années 80-90. Je n'en ai pas d'images du présent", analyse Sacha. Ces jeunes adultes gays et bisexuels ont pour point commun d’avoir grandi dans un monde où le VIH était peu visible dans les productions culturelles : entre la fin des années 90 et le milieu des années 2010, il a même quelque peu disparu des écrans, comme le montre notamment l’historienne Marion Aballéa dans son livre Une histoire mondiale du sida (1981-2025). À partir du lycée, un écart se creuse toutefois selon le milieu d’origine. Hugo, 22 ans, est allé voir les films 120 battements par minute et Plaire, aimer et courir vite quand ils sont sortis en salles, alors qu’il était adolescent. Mais pour d’autres, qui ont grandi dans des environnements plus conservateurs, la découverte se fait plus tardivement. C’est le cas d’Alex, qui n’avait du VIH que de vagues souvenirs de cours d’histoire, jusqu’à ce que cette mémoire prenne les traits de Matt Bomer et Jonathan Bailey dans la série Fellow Travelers, découverte à l’âge de 19 ans, un an après son arrivée à Paris.

Sans surprise, la mémoire de l’épidémie et des luttes résonne donc de manière très contrastée chez eux. Hugo s’est longtemps demandé pourquoi il était "si touché et traumatisé par ces années qu’il n’a pas connues". En discutant avec d’autres amis gays de son âge, il réalise qu’il n’est "pas seul à porter ce poids-là lié au VIH" : le jeune homme y voit une forme de "traumatisme intergénérationnel" communautaire. Mais ce "devoir de mémoire" qu’il ressent ne fait pas l’unanimité dans sa génération. Certains, comme Benjamin, expriment un faible intérêt ou se tiennent volontairement à distance de ce passé de luttes et de deuils. "Ça tient sûrement à une forme de déni", admet-il.

Gays et VIH, une stigmatisation persistante

Mais qu’ils le veuillent ou non, les gays et bisexuels de moins de 30 ans sont encore souvent ramenés à tout un imaginaire lié au VIH/sida. Alex se souvient très bien de la réplique cinglante de sa meilleure amie, lorsqu’il lui raconte son premier rapport (non-protégé) à l’âge de 18 ans : "Faudra pas venir te plaindre si tu attrapes le sida". Et cette violence symbolique se glisse jusque dans l’intime, notamment pour les hommes bis qui se heurtent encore à du rejet et de la défiance dans leurs relations avec des femmes. Félix, 25 ans, s’est ainsi senti stigmatisé à plusieurs reprises par des partenaires féminines qui avaient "une peur disproportionnée du VIH", "qu’aucun bilan de dépistage ne pouvait conjurer".

Ces idées reçues, déconnectées des réalités médicales, s'expriment aussi à l'occasion d'un coming out auprès des parents. L’assignation à la maladie et tous les fantasmes qui lui sont associés semblent encore bien présents au sein d'une génération de quinquas ou sexagénaires qui ont vécu les années sombres de l'épidémie. La mère de Benjamin lui a fait part de sa "peur bleue que son fils passe sa vie à l’hôpital". Réaction similaire pour celle d’Alex : le jeune homme a mal vécu "qu’elle résume [son] homosexualité à des pratiques à risque"

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