humour"Comédie Queer" : le stand-up et le drag ultramarins à l'honneur sur France 4

Par Thomas Pouilly le 07/08/2025
"Culture queer : la scène des outre-mers", sur France 4.

Avec Comédie Queer, la scène des Outre-mer, France TV met à l'honneur ce qui se fait de mieux sur la scène humoristique LGBT+ ultramarine. Objectif de ce programme avec Tahnee, Norma Bell, Natacha Prudent et Noam Sinseau : "Sauver le monde par le rire", et montrer qu'on peut "être fier·es de nos identités multiples"

Le soleil se couche sur Lille, et il y a foule au Bazaar St So, une ancienne gare de marchandises reconvertie en tiers-lieu dédié à l’économie créative. Tout à coup, une sonnerie de téléphone retentit. Aux quatre coins du pays, Tahnee, Norma Bell, Natacha Prudent et Noam Sinseau décrochent. Au bout du fil, une mystérieuse voix les met en garde : "La situation internationale est au plus mal. Nous sommes en danger et les nations ne sont plus à la hauteur de la situation. C’est certain : il n’y a que le rire qui peut sauver le monde."

À lire aussi : "Je ne cherche pas juste à faire rire" : Lou Trotignon, têtu· de la Révélation de l'année

"Votre mission, si vous l’acceptez : former les quatre Super Queers et faire rire la France avec votre flamboyance issue des outre-mers", reprend la voix. Ni une ni deux, les trois humoristes et la drag queen déboulent dans la salle, telles des "Avengers de l’humour queer", jusqu’à la scène circulaire centrale et tournante où le spectacle a été enregistré le 9 mai dernier. Diffusée ce vendredi 8 août en première partie de soirée sur France 4, puis en replay sur france.tv, Comédie Queer, la scène des Outre-mer a été pensée par France Télévisions comme "un plateau de stand-up exceptionnel consacré aux talents LGBTQIA+ de l’humour et du drag ultra-marins".

L’humour et la culture LGBT+ pour toustes

Au cours de l’heure et demie de stand-up et de drag, il est notamment question des hauts et des bas de la vie d’une personne queer. Tahnee, lesbienne d’origine guadeloupéenne, raconte ainsi comment son père avait très peur, lorsqu’elle était ado, qu’elle rencontre des garçons si bien qu’il ne la laissait aller qu’aux soirées pyjama, entre filles  donc… Sont aussi abordées les péripéties de la vie tout court, comme lorsque Natacha Prudent se remémore son enfance avec un père policier et le fait que faire ses devoirs avaient tout d’un interrogatoire en règle. 

"Avec ce programme, il y a une volonté d’apporter encore plus de visibilité à nos identités et à nos parcours parce que j’ai l’impression qu’il existe encore ces clichés selon lesquels on ne pourrait pas être LGBT et avoir de l’humour, ou bien que l’humour et la culture LGBT seraient des trucs de blancs ou de bobos parisiens", développe Tahnee auprès de têtu·.

"Il y a des énergies et des expressions en créole difficilement traduisibles en français." 

C’est pourquoi l’attachement porté par les quatre artistes à leurs racines ultramarines apparaît comme l’un des fils rouges de la soirée. Tahnee évoque par exemple son apprentissage du créole, tandis que Norma Bell en fait à plusieurs reprises la démonstration, elle qui a sorti l’année dernière une chanson entièrement en créole, La fi du Piton. "Au moment du décès de ma grand-mère, je me suis rendue compte qu’elle était un peu mon attache avec la Guadeloupe, moi qui n’ai finalement pas vécu longtemps là-bas. Symboliquement, je n’avais pas envie de perdre ça. C’est un héritage qui est important pour moi", reprend Tahnee, qui essaie aujourd’hui "d’écouter et de retenir plus de chansons en  créole, notamment celles de Meryl"

Et Norma Bell de compléter : "Quand on dit outre-mers, on pense souvent à la nourriture ou à la musique, mais chaque île a son créole et c’est aussi important de tous les visibiliser. Et puis, je trouve qu’il y a des expressions et des énergies difficilement traduisibles en français. Dans ma famille, on parle principalement français mais dès que quelqu’un s’énerve ou qu’il y a un trop-plein d’émotions, tout de suite, ça passe en créole."

Queers d’outre-mer

De cette soirée ressort également la force de l’humour et du drag pour visibiliser les problématiques propres aux populations originaires des outre-mers. En témoigne le passage où Tahnee fait référence aux ravages du chlordécone aux Antilles, ou bien celui où Noam Sinseau se souvient qu’après avoir découvert l’homophobie en Martinique, où il a été traité de "makoumé" (l’équivalent de "pédé" en créole) une partie de son enfance, il a  découvert le racisme en arrivant en métropole. 

"En général, dès qu’on commence à parler d’un sujet sérieux, ou sous une forme trop sérieuse, des gens décrochent, développe Norma Bell. Avec le drag ou l’humour, les gens ne se rendent parfois même pas compte  qu’ils sont en train d’apprécier un message politique. Alors, bien sûr, par moments, il faut assumer de se montrer plus directe et d’avoir de vraies prises de parole sans détour, mais je pense que l’humour et le drag aident à toucher plus les gens."

Une parole qui n’est pas tout de suite allée de soi pour la queen élue "Miss sympathie" dans la saison 3 de Drag Race France : "Avant l’émission, je n’avais pas autant intégré mes racines réunionnaises à mon drag. C’est en préparant Drag Race que j’ai pris conscience que c’était le moment pour moi de prendre position. Je me suis même alors demandé pourquoi je ne l’avais pas fait plus tôt parce que finalement, parler de La Réunion, c’est parler de moi, de ma jeunesse, de ma culture, donc  avoir un drag plus authentique."

"Être fier·es de nos identités multiples"

Participer à cette émission est une occasion de rappeler que la scène artistique queer ultramarine est vivace. "Il y a tout plein d’artistes qui émergent et qui ont envie de faire briller la culture queer des outre-mers", se réjouit celle dont le premier spectacle, Tahnee, l’autre, a récemment été diffusé à la télévision. On peut citer par exemple les humoristes Yas et Émilie Simonnet, les drag queens Genèse Eve et Gizèle des îles, les artistes de la scène ballroom Luna et Brandon Gercara, ou encore la perruquière Shei Tan.

"Quand j’ai fait mon coming out et que j’ai commencé à faire de l’humour, je n’avais pas vraiment de représentation de personne queer, métisse et antillaise, souligne Tahnee. Donc ce programme, c’est montrer qu’on est là, qu’on existe et qu’on peut être fier·es de nos identités multiples, et c’est donner de l’espoir aux jeunes générations." Qui sait, de nouvelles vocations pourraient bien naître devant leur écran…

À lire aussi : "Ce qui importe, c'est l'intention" : Shirley Souagnon, la patronne de l'humour queer

Crédit photo : Edendoc