Toronto: les malades au coeur de la XVIe conférence sur le sida
Plus de 21.000 participants, des centaines de sessions et de satellites, un lieu de conférence immense, une sécurité incroyablement présente, c'est dans cette ambiance de démesure que s'est tenue la XVIe conférence internationale sur le sida.
Démesure toute relative face à la réalité de l'épidémie: jamais autant de personnes n'ont été atteintes par le VIH/sida (plus de 40 millions) et jamais autant n'en sont mortes (près de 3 millions en 2005). Pourtant, on dresse ici encore et toujours le même constat accablant: si l'accès aux traitements pour les malades des pays les moins riches s'est amélioré, on est encore très loin d'un accès universel. Et les prises de risques augmentent, notamment parmi les gays, dans les pays les plus riches. C'est pourtant la colère qui l'emporte sur l'accablement. Gay au Népal, prostituée au Mali, usager de drogue en Thaïlande, ils sont venus témoigner de leur situation et rappeler aux États leur responsabilité dans la propagation de l'épidémie.
L'action politique fait défaut
Il faut dire que c'est bien l'action politique qui fait ici défaut. Déjà , la veille de l'ouverture de la conférence, l'envoyé spécial de l'Onu pour le sida en Afrique, Stephen Lewis, avait dénoncé les promesses non tenues des pays du G8 en matière de financement de la lutte contre le sida et particulièrement leur faible contribution au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Puis ce fut Mark Wainberg, clinicien reconnu et co-directeur de la conférence, qui a rappelé au nouveau Premier ministre canadien, Steeve Harper, ses responsabilités. "Vous vous êtes mis du mauvais côté de l'histoire", lui a-t-il lancé, pour stigmatiser son absence lors de la cérémonie d'ouverture. Avant de le rappeler à l'ordre sur sa volonté de remettre en cause les programmes d'échange de seringues et l'existence de salles de consommation: "Monsieur Harper, ne comprenez-vous pas que l'échange de seringues au Canada sauve des vies? Nous avons besoin de développer ces programmes et non pas de les fermer". Et la donation de Bill et Melinda Gates –500 millions de dollars sur cinq ans au Fonds mondial contre le sida– n'a fait que rendre encore plus flagrante l'action limitée des pays riches, en particulier ceux du G8. Tout rappelle ici que les objectifs fixés par les leaders du G8 en 2005 –mettre tout en oeuvre pour atteindre d'ici à 2010 l'accès universel aux traitements antirétroviraux– sont loin de pouvoir être réalisés. Mais sur les 12 milliards de dollars attendus par Onusida en 2005 et les 15 attendus pour 2006, seuls 8 milliards ont été versés en 2005… Les gouvernements font profil bas à la conférence et les malades essaient de se faire entendre: manifestation de travailleuses du sexe du monde entier, rejointe par Mark Wainberg, pour défendre leurs droits, marche des militants indiens, thaïlandais et malaisiens autour des stands de l'industrie pharmaceutique pour dénoncer les accords de libre-échange qui empêchent l'accès aux génériques, interpellation contre la criminalisation des séropositifs et les lois empêchant la liberté de circulation des personnes atteintes…
Les activistes à la recherche d'Abbott
Les conférences internationales sont aussi un moment propice, pour les activistes, pour régler leurs comptes avec l'industrie pharmaceutique. Cette année, c'est Abbott qui a été l'une de leur cible favorite, en raison de la politique menée sur deux de ses médicaments antirétroviraux, Norvir et Kaletra. La firme avait dû sentir le vent tourner, car elle a délaissé son stand, comme si le laboratoire ne voulait pas se montrer. Des activistes de Corée du Sud, des États-Unis, d'Inde, du Japon, de Thaïlande, d'Afrique du Sud ou encore du Canada et de France, dont des militants d'Act Up-Paris, ont ainsi investi cet espace resté libre pour dénoncer la politique d'Abbott. Dans sa formule actuelle, Norvir, utilisé comme booster de la plupart des antiprotéases utilisées dans les traitements antirétroviraux, doit être conservé au réfrigérateur. Les associations demandent qu'une formulation dite "forme sèche" ou "Meltrex" soit disponible le plus rapidement possible dans les pays pauvres. Se pose en effet la bonne conservation du Norvir pour ceux qui n'ont pas accès à un logement pérenne et à un réfrigérateur. Le laboratoire est aussi attaqué pour sa politique menée avec Kaletra, qui, avec sa nouvelle formulation, ne nécessite plus de réfrigération et intéresse particulièrement les pays du Sud. Il est reproché à Abbott de diffuser Kaletra dans ces pays à un coût de 500 dollars par an alors que les trithérapies actuellement disponibles là -bas sont de l'ordre de 200 dollars.
"Passons aux actes"
Vingt-cinq ans après le début de l'épidémie, cette seizième conférence dont le thème "Passons aux actes" paraît bien dérisoire, a néanmoins le mérite de poser la question de la réelle volonté des gouvernements à contrer cette épidémie. Si l'efficacité des multithérapies a été prouvée depuis longtemps, plusieurs études ont permis de montrer, modélisation économique à l'appui, que traiter des malades améliore leur niveau et leur qualité de vie, celle de leur famille mais aussi renforce l'économie nationale. Mais les inquiétudes sont encore bien plus fortes que les bonnes nouvelles: les contaminations ne baissent pas –y compris dans les pays où l'information est accessible et cela concerne particulièrement les gays–, les discriminations envers les séropositifs sont encore très fortes et dans certains pays les violences envers les personnes atteintes empêchent toute action de prévention, de dépistage et de soutien. Enfin, sans l'accès aux trithérapies de seconde ligne dans les pays du Sud et l'arrivée de nouvelles molécules, le futur des séropositifs ne paraît pas facile. Pourtant, face à toutes ces raisons de désespérer, s'il n'y avait qu'une seule chose à retenir, ce serait la force des séropositifs et séropositives du monde entier, qui, de la France à l'Ouganda, en passant par l'Ukraine, le Soudan, ou le Chili, sont venus parler de leur volonté de se battre contre la fatalité qu'on leur impose. Il ont rappelé que le fait de connaître son statut sérologique et de pouvoir vivre sans se cacher était essentiel et que sans la présence des personnes atteintes, la lutte contre le sida ne serait rien.
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