Pr. Gilles Brücker : "Je suis déçu par l'impact de la prévention."
Les prises de risque restent à un niveau élevé depuis 2002 selon les résultats du Baromètre gay 2005. Le Pr. Gilles Brücker, directeur de l'INVS, se dit déçu de l'impact de la prévention.
Des prises de risque qui restent à un niveau élevé depuis 2002, tel est le principal enseignement que l'on peut tirer des résultats du Baromètre gay 2005, publiés le 20 juin dernier dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire par l'Institut de veille sanitaire (INVS). Cet organisme est allé vite pour analyser, sous la plume d'Annie Velter, les 3. 300 questionnaires déposés dans 72 établissements parisiens gay (bars, saunas et sex-clubs), ou distribués par des équipes du Sneg et de Aides Ile-de-France. 85% des hommes se définissent comme homosexuels, plus de la moitié vivent seuls, et plus de neuf répondants sur dix ont déjà pratiqué au moins une fois un test de dépistage. Parmi ces derniers, 14,7% se déclarent séropositifs. Les comportements à risque sont toujours importants, puisque 35% des répondants ont eu au moins une pénétration anale non protégée au cours des 12 derniers mois avec des partenaires occasionnels. Même si ce chiffre est quasi stable depuis la précédente enquête, en 2002, il existe des différences notables entre séronégatifs et séropositifs. Chez ces derniers, la non-protection des rapports anaux continue à augmenter significativement. Une tendance qui rappelle l'urgence de campagnes de prévention qui s'adresseraient en priorité aux séropositifs. Le Professeur Gilles Brücker, directeur de l'INVS, répond aux questions de tetu.com
Quelle est votre analyse des tendances qu'on observe à travers les résultats de l'enquête Baromètre gay 2005 ?
Ces nouvelles données confirment ce qu'on observe depuis déjà trois ans. Il y a des prises de risques très importantes lors des expositions sexuelles, que cela soit lors des fellations ou des rapports anaux. Environ un tiers des gays qui ont répondu au questionnaire Baromètre gay 2005 ont des prises de risques en ne se protégeant pas. Les prises de risque restent très importantes et même parfois elles augmentent, principalement chez les séropositifs. Cela pose des questions. S'agit-il d'un manque d'information ou est-ce une volonté de passer outre les messages de prévention ? On est là face à une question qui va nécessiter de bien comprendre et d'analyser les mécanismes de la prise de risque. L'information seule ne suffit pas à générer des comportements de prévention. Malgré le travail d'information et le travail de proximité, nous avons beaucoup de difficultés à changer la tendance.
Parmi les gays, les groupes qui déclarent le plus de prises de risques sont les jeunes de moins de 25 ans, ceux qui ont plus de dix partenaires et les séropositifs…Est-ce qu'il n'y a pas un manque d'enquête auprès d'eux pour connaître les déterminants de ces prises de risques. Ne faut-il pas encore plus cibler les messages ?
Toutes les initiatives qui peuvent être prises sont non seulement bonnes à prendre mais nécessaires. La stratégie est bien celle de mettre au point des messages les plus ciblés possibles, qui touchent véritablement les populations concernées. La question importante aujourd'hui, c'est : Les jeunes aujourd'hui sont-ils insuffisamment informés ? Ou mal informés ? Quel est aujourd'hui le type d'action qui peut être conduit de manière efficace auprès des jeunes ? Je note qu'il y a une consommation notable de produits psychoactifs, et une analyse plus poussée doit être faite sur ces données. Je reste très soucieux de voir que les jeunes et les personnes séropositives sont celles qui prennent les plus de risques. Que fait-on pour changer ce type de comportement ? Qui a la bonne réponse à apporter ? Nombreux sont ceux qui ont pris des positions très claires sur le caractère indispensable de la protection. Et cela ne passe pas assez. Je suis déçu de l'impact de la prévention.
À propos des produits psychoactifs, les gays qui consomment des drogues prennent beaucoup plus de risques que les ceux qui n'en consomment pas…
Je pense que cette consommation joue un rôle important mais comment dans la pratique, gérer les comportements ? En normalisant l'utilisation des produits consommés par rapport aux relations sexuelles ? Sûrement pas. Je crois qu'il faut inlassablement à faire de l'information. On n'a pas la vision du niveau d'engagement des responsables d'établissements. Leur mobilisation est importante mais jusqu'où peuvent-ils aller pour prévenir la circulation de produits psychoactifs ? Nous avons une réflexion à conduire sur l'analyse de cette consommation face à la prise de risques. Et il faut fortement informer les jeunes qu'avec la consommation de ces produits, ils n'auront pas la même perception des risques qu'ils courent.
N'y-a-t-il pas un manque de visibilité de la lutte contre le sida, qui n'est plus suffisamment incarnée, soit au niveau de l'État, soit au niveau des associations ?
Depuis quelques années, l'élan s'est essoufflé et il n'y a plus de leader charismatique, capable de se faire entendre d'une façon extrêmement forte. Il y a un dispositif considérable pour surveiller : les gens qui travaillent à l'Inpes et Invs. Nous disposons d'une base d'informations majeure mais on ne retrouve pas l'élan de la lutte en France. Il y a une forte volonté de porter l'action dans les pays en développement au nom de la réduction des inégalités, de la lutte contre l'exclusion, de toute une série d'éléments forts qui ont fait partie de la lutte contre le sida mais on ne les retrouve pas suffisamment en France métropolitaine. Cette action n'est pas suffisamment portée par des leaders d'opinion.
Un mot sur la lymphogranulomatose vénérienne, qui est une infection sexuellement transmissible grave et qui progresse toujours chez les homosexuels…
La LGV est une infection qui peut être grave. Elle est venue montrer que la prise de risques pouvait avoir des conséquences infectieuses graves et qu'au fond elle est aussi un des indicateurs de prises de risques comme l'est la syphilis, les gonococcies qui sont aujourd'hui pour partie résistantes aux antibiotiques. On a aujourd'hui une situation d'accentuation et de diffusion des infections sexuellement transmissibles. Le dénominateur commun de tout ça reste les mesures de prévention. On a aujourd'hui une capacité à se prémunir contre tous ces risques-là . Pour moi, la question de fond c'est que même le risque de la LGV n'apparaît pas comme une menace qui va renforcer la prévention. Nous n'avons pas su faire prendre conscience de la pluralité des risques.
On a l'impression que les gens ne veulent plus nous écouter…
Oui c'est vrai. Il y a eu un essoufflement des associations. Et il faut donner plus de moyens pour cibler les actions de proximité. Dernier point, je note une différence assez significative concernant la prise de risque entre les gays qui ont fait des études supérieures et les autres, qui se protègent moins. Dans les politiques de prévention à long terme, il faut avoir une réflexion sur la place de l'éducation de la santé dans les écoles. L'école doit être un lieu majeur de l'information. Il y a une action sur le long terme à développer. La responsabilité de chacun concernant les questions de santé dès l'école, je crois que cela peut être un élément important pour l'avenir. Propos recueillis par Christophe Martet
Tous les résultats du Baromètre gay 2005 et une analyse très détaillée sur l'état de la prévention chez lez gays en France www.invs.sante.fr



















