Au Cambodge, le manque de visibilité des homos menace leur santé
Même si le taux de contamination au VIH des Cambodgiens recule, l'invisibilité des gays dans la société rend la prévention difficile. Des initiatives récentes tentent d'y remédier. La suite de notre reportage dans ce pays (voir "Têtu" n°126).
Le Cambodge est l'un des rares pays au monde à avoir inversé sa courbe épidémique. Malgré la très forte augmentation de la prévalence dans les années 90, le nombre de personnes vivant avec le VIH est aujourd'hui en diminution, passant de 3% en 1997 à 1,9% en 2003. Une victoire en demi-teinte, selon Guy Morineau, qui prévoit une nouvelle vague liée au homosexuels: "Les progrès sont dus à la prévention menée auprès des prostituées. En 2000, 15% des homosexuels de Phnom Penh étaient déjà infectés par le virus. Les gays ont davantage de partenaires sexuels et d'actes pénétratifs, sans pour autant se protéger davantage. La majorité d'entre eux sont persuadés que le sida ne se transmet pas par voie anale!" Le préservatif est loin d'être entré dans les mœurs. "Je n'utilise jamais le préservatif pendant mes rapports sexuels", confie ainsi Sovann Kong, qui ne sait même pas dans quel cas il faut l'utiliser. Les autorités refusent de reconnaître l'existence de la communauté gay et donc toute prévention spécifique envers celle-ci. Les homos sont fondus dans la masse et la majorité des Cambodgiens ne soupçonne même pas leur existence.
"Quand on a démarré notre campagne d'information en 2002, les gens ont seulement commencé à comprendre qui étaient les homosexuels. Ils voyaient des travestis, mais ne savaient même pas qu'ils avaient des rapports sexuels avec les hommes. Si la société reste silencieuse sur le sujet, c'est qu'elle ne sait tout simplement rien sur les homos", assure Choub Sokchamreun, chargé d'un programme de prévention sida au sein de l'ONG Khana (Khmer HIV/ AIDS NGO Alliance). Au début des années 2000, quand les ONG se sont tournées vers la communauté homosexuelle pour leurs programmes de lutte contre le VIH, les autorités ont riposté par un mur d'indifférence, dénaturant le débat par une hilarité de convenance. "Pour notre première étude sur les homosexuels, nous étions parvenus à recueillir beaucoup de témoignages. Les membres du gouvernement étaient sceptiques. Je me souviens qu'ils ricanaient en disant: "Mais comment est-ce possible?" Ils étaient persuadés qu'il n'y avait pas d'homosexuels au Cambodge", poursuit-il. Même son de cloche auprès de l'organisation Family Health International. "Régulièrement, je vais faire des présentations au gouvernement pour exposer les risques VIH liés à l'homosexualité. En général, mes interventions sont ponctuées de rires de la part des ministres qui ne prennent pas du tout le sujet au sérieux. Ils considèrent que les gays sont quelques individus isolés et dépravés par des blancs", s'inquiète Guy Morineau, qui sait qu'il sera difficile de convaincre les autorités d'inclure les homosexuels dans les campagnes de prévention nationales.
Pour libérer la parole et fédérer les individus, l'organisation Khana a pris les devants. Le 30 juin dernier, six homosexuels ont été élus à la tête d'un comité chargé de mettre en place un réseau national. "Le réseau nous aidera à recenser les homosexuels du pays. Il est très difficile de connaître le nombre exact d'homosexuels au Cambodge parce qu'ils ne se déclarent pas. Ou bien parce qu'ils ne s'identifient pas comme des gays, même s'ils avouent "aimer les hommes". Ils pensent qu'il s'agit juste d'une attitude. Dans notre organisation, nous les appelons MSM (Men who have sex with Men). Mais c'est un nom américain, les homos cambodgiens ne savent pas ce que c'est qu'un MSM", déclare Choub Sokchamreun. S'exprimer sur l'homosexualité n'est pas coutume au Cambodge. Et pour cause, la langue khmère est dépourvue de terme pour qualifier les gays, d'où la traduction explicite proposée par le roi (homme et homme). Quid des "femmes et femmes"? Nous n'en saurons rien, pas même auprès des ONG fédératrices. Le sujet n'est pas à l'ordre du jour.
Ignorants ou homophobes, les Cambodgiens? Un peu des deux. "Avoir un homo dans la famille est une forme de déshonneur, parce que le fils doit se marier et assurer la descendance", explique un travailleur social. Le coming-out vire souvent au drame. C'est ce qui est arrivé à Sothea, 29 ans, surpris par ses parents avec un homme dans son lit (lire son témoignage dans Têtu n°126). Comme lui, la majorité des homosexuels font le choix de l'autocensure, au risque de sacrifier leur santé. Leur terreur, c'est d'avoir à franchir un jour la porte d'un hôpital. "Ils évitent l'hôpital public, parce qu'ils craignent que les médecins ne détectent une des maladies sexuellement transmissibles que l'on croit spécifiques aux homosexuels", commente Sophat Phal, membre d'une association. Depuis 2003, une clinique de Sihanoukville, au sud-ouest du Cambodge propose un service séparé pour les maladies qui affectent les homos. Plus récemment, d'autres cliniques ont décidé d'offrir la même opportunité, à Battambang et Siem Reap, les deux autres grandes villes du pays. Mais la peur de la stigmatisation est une idée tenace et laisse planer une menace sur l'amélioration de la santé des homos.
Lire notre reportage: "Les homos prennent leur liberté en coulisse" dans Têtu n°126 (octobre 2007), actuellement en kiosque. Avec notamment le témoignage d'un gay qui a pu se marier avec son ami à Phnom Penh, en profitant de l'absence de législation dans le pays.











LES CHAÃŽNES 













