"Choquant, la chasse à l'homo"
Quand les minorités interrogent le "mainstream": en France comme ailleurs, les revendications identitaires sont l'objet d'âpres débats dans l'espace public. Revue de presse hebdomadaire.
Le Maroc vient de connaître une véritable tempête homophobe après l'émeute de Ksar el-Kébir, qui se solde par la condamnation de six homosexuels présumés (lire Quotidien du 12 décembre). Origine de ces émeutes? Une rumeur sur un "mariage homosexuel" qui aurait été célébré lors d'une fête privée, rumeur propagée par un parti islamiste et des médias peu scrupuleux qui se sont lancés, fin novembre, dans une surenchère antipédés: l'effet était garanti dans une ville très pauvre où les bandits font régulièrement la loi. "Au départ, une soirée privée… À l'arrivée des émeutes populaires" "Au départ, une soirée privée à Ksar el-Kébir et des rumeurs malsaines… À l'arrivée, des émeutes populaires, des vies brisées et un scandale national", résume l'hebdo marocain Tel Quel dans son édition du 1er décembre. Sous un titre de une sans ambiguïté –"Choquant, la chasse à l'homo"–, l'hebdomadaire progressiste consacre au "scandale" un article dans lequel une avocate se demande: "N'est-il pas temps que les Marocains jouissent de l'un des droits fondamentaux qui consiste à disposer librement de son corps?" Et un lecteur anonyme raconte: "Où se situe la vérité dans tout cela? En réalité un vendeur d'alcool clandestin a eu une vision, un rêve. Il a donc voulu organiser une nuit de sorcellerie, habillé en femme, comme il s'est vu en songe. Peut-être est-il homosexuel, peut-être aussi avait-il invité des homosexuels, comme il en existe partout dans le monde, sauf en Iran, si l'on en croit le président Ahmadinejad." "Bien sûr qu'on peut parler d'une communauté homosexuelle" Justement, ces homosexuels marocains, Tel Quel leur avait consacré un dossier entier, il y a maintenant trois ans et demi, avec ce titre en une: "Être homosexuel au Maroc". Les journalistes expliquaient, déjà : "Quoi qu'on pense d'eux, ils existent. Et ils se cachent. Alors autant entendre ce qu'ils ont à dire." Et si, au Maroc, toute visibilité homo est encore impossible –"En terre chérifienne, être homosexuel, c'est avant tout vivre caché. (…) Il semble que ce qui dérange vraiment, ce sont les sentiments d'amour entre deux hommes."– plusieurs témoignages soulignaient la réalité d'une vie gay dans le pays. Yassir expliquait alors: "Bien sûr, qu'on peut parler d'une communauté homosexuelle. Une communauté qui va fréquenter les mêmes endroits, qui a le même humour, les mêmes codes." Ce jeune cadre dynamique, qui accompagnait la journaliste dans une boîte connue des habitués, remarquait également: "Ici, les homosexuels sont protégés. La boîte ne peut pas s'en passer, car ils vont consommer plus et vont revenir plus souvent que des hétérosexuels. Là où on va, on dépense beaucoup, ce qui est normal, puisqu'on n'a ni femme ni enfants." "Le train est en marche" Selon la journaliste de Tel Quel, l'autre particularité du milieu homo est que toutes les classes sociales se fréquentent et qu'il n'est pas rare "qu'un jeune homme d'Anfa Supérieur entretienne des relations avec un garçon de Hay Mohammadi". Ça laisse songeur: en France, il est rare de voir un garçon du XVIe traîner avec un autre du 93… Comme quoi, la société marocaine est bien plus complexe que nos images d'Epinal ne le laissent supposer: "Je n'ai absolument aucun problème à vivre ma sexualité normalement au Maroc, et je n'ai jamais pensé quitter le pays", expliquait ainsi Wadie, un jeune Tangérois homosexuel de 21 ans qui a un copain. "C'est même plus facile pour un couple homo que pour un couple hétéro de vivre pleinement sa sexualité, ajoute-t-il, puisque deux hommes peuvent habiter ensemble, voyager ensemble et même prendre la même chambre d'hôtel. Aucune loi ne l'interdit. Alors qu'un couple hétéro non marié aura beaucoup plus de problèmes pour vivre son intimité." Optimiste quant à l'évolution des mentalités, Tel Quel concluait son dossier par ces mots: "Le train est en marche…" * Quartiers de Casablanca.











