«Être queer, c'est résister à la domination capitaliste, hétérosexiste et consumériste»
INTERVIEW. Rencontre avec les organisateurs de la Radical Queer Semaine de Montréal. Qu'est-ce qu'être queer? Pourquoi le mouvement connaît-il un tel succès à Montréal? Ils nous éclairent.

La deuxième édition de la Radical Queer Semaine (5-15 mars) montre la place importante qu’occupe le mouvement queer dans le milieu gay de Montréal. Rencontre avec Bruno Dion, Michael Hawrysh, Jordan Arsenault et Chacha Enriquez, organisateurs de l’opération.
Qu’est-ce c’est être Queer, pour vous, aujourd’hui ?
Jordan: Je crois que c’est notamment résister à la domination capitaliste, hétérosexiste et consumériste que l’on observe dans notre société. Il est d’ailleurs à noter que certains gays et lesbiennes y prennent part. Tu peux être gay mais pas queer. Mais il y a dans notre mouvement la notion de rassemblement entre les lesbiennes, homos, trans. Il est aussi et surtout question d’engagement. La vie associative homo reste très forte à Montréal mais elle est aussi devenue conservatrice, notamment parce qu’elle dépend des subventions des autorités. Nous, nous sommes en grande partie autonomes et nous voulons être une réponse à cette «aliénation associative» et lutter avec force et détermination contre toutes les discriminations qui restent encore très présentes.
En quoi consiste la Radical Queer Semaine ?
Chacha: Il s’agit de rencontres et de débats autour de la question des genres et du sexe. L’aspect artistique sera aussi très important : on veut vraiment que la création, notamment cinématographique, ait toute sa place. Tous les sujets sont abordés, du travail du sexe aux discriminations que subissent encore les transexuels, en passant par le Sida et les MST. L’année dernière, 1000 personnes étaient venues à la première édition. C’était un vrai succès. On espère faire encore mieux, d’autant que de plus en plus de personnes participent aux soirées que l’on donne tout au long de l’année.
Le mouvement Queer connaît un succès grandissant à Montréal, contrairement à ce qu’on peut voir dans le reste du Canada ou en Europe. Comment expliquez-vous cette particularité ?
Bruno: La principale raison est à chercher dans le nombre important d’étudiants ici. Montréal est la deuxième ville universitaire d’Amérique du Nord, après Boston. On voit donc beaucoup de jeunes politisés qui partagent nos revendications. Ils nous suivent et participent aux événements.
Michaël: Il y a aussi le fait que Montréal est une ville alternative, biculturelle, et très ouverte sur le monde. Ici, on accueille à bras ouverts les personnes qui veulent changer les choses. Tout est encore à faire. En Europe, on retrouve ça seulement à Berlin. Les autres pays, à commencer par la France, restent très fermés. On ne peut pas agir.
Photo: Antoine Aubert/TÊTU












0
De ant92100
Lutte contre le consumérisme ? AH AH AH !
Mais toute la communauté gay & queer est dans son ensemble le responsable de modes et d'attitudes de consommation ! Justement parcequ'elle est prescriptrice qu'elle est l'attention de toutes les marques. C'est parceque l'iconographie de l'homme a changé et que l'urbain branchouille est devenu metrosexuel, que les pots de crèmes pour homme sont maintenant aussi nombreux que les pots de crèmes pour femmes dans les rayons cosmétiques... Alors qu'être queer lutte contre le consumérisme ? Pourquoi pas dire aussi que c'est être décroissant ! :-)
0
De NémoGizmo
bon, colle beaucoup ici, je n'ai jamais "rencontré" de "communauté gay et queer". Simplement des gens très DIVERS, issu de la population LGBT.
Ages, niveaux d'études, emplois/revenus, origines... désolé de rectifier ton sombre diagnostic, mais des tas d'homos ne passent pas leur temps en shopping, ne sont pas "accro" au dernier bout de tissu vendu 233 euros (ou +) et vivent leurs goûts, en divers domaines, sans trop se soucier de ce que est "branché" ou pseudo indispensable...
Cela dit, le constat est simple je crois: les LGBT sont, comme la + grosse partie des habitants, plutôt d'accord avec la société de consommation, tout en pointant (parfois) ses excès pénibles (uniformisation, frime/bling-bling, prix injustifiés ou production dans de mauvaises conditions...), ses dérives graves (gaspillages, pollutions, inégalités accrues...) voire ses paradoxes assez insolubles (tout le monde, ou presque, souhaite payer moins cher x produits, cela tire les salaires vers le bas et favorise les importations de pays à bas niveau social...).
Le tout est de fixer le curseur, aussi dans sa vie de consommateur.
0
De Erb
@ ant92100
Bonjour à toi ! Je ne comprends pas bien ton raisonnement. La théorie queer interroge le genre (beaucoup moins que le sexe), prend en compte le fait qu'il est construit socialement (Cf. Beauvoir : "On ne naît pas femme : on le devient"), le déconstruit, et propose une création du genre. Par exemple, sans faire insulte à personne, Steevy Boulay est tout sauf queer, je crois. La théorie ne peut pas faire l'économie, si j'ose dire, d'interroger la structure économique et politique de la société, qui est un déterminant majeur du genre, et des orientations. Quant aux trans, on est évidemment transgenre avant d’être transsexuel. (Le foisonnement queer continue de produire de nouveaux concepts et de nouvelles "vies".) Des philosophes français (Beauvoir, Foucault, Deleuze, Derrida, Gattari...) ont préparé le terrain de cette réflexion à un titre ou à un autre. Puis la France s'est repliée, dans les années 80, et est restée très stérile depuis. La réflexion s'est poursuivie aux États-Unis, grâce aux 'gender studies' – Judith Butler en tête –, intellectuellement très ouvertes, curieuses, inventives, donnant naissance à la théorie queer, et au mouvement queer. Cela se passe et s’enseigne à l’Université. Le Canada non plus ne s’est pas frileusement enfermé comme nous, d’où le mouvement actuel. Le mot "queer" en France est encore très mal compris : les "experts dans le vent" de TF1, "Queer Eye" prétendument, qui claquent allégrement le fric sans complexe, sont également tout sauf queer. Ils sont bien sympathiques et font ce qu'ils veulent, mais ne sont pas queer. Que le mot évoque-t-il pour les français ? Probablement une "folle" et une fashion victim...
Ce n'est pas du tout ça : le queer est par essence révolutionnaire. Je ne suis pas "très" queer pour ma part, mais je trouve cette réflexion passionnante et très utile (et que les spécialistes corrigent mes erreurs ; je ne me vexerai pas). On ne va pas interdire aux gens de penser et d'imaginer une société différente. Pourquoi ne pas interdire l'utopie dans la Constitution pendant qu'on y est ? (Je ne pense pas à toi dans ces remarques.) En revanche, si je ne me méprends pas sur tes propos (alors tu me détromperas), tu sembles peu apprécier l'homo consommator égoïste modasse (chacun sa vie). Alors, t'es déjà vachement plus 'queer' que tu ne le croies. Salutations !
0
De Erb
Et si je peux me permettre, s'il y a parfois du "queer" dans la mode, il n'est pas dans le dernier sac Louis V., le col qui se porte retourné ou non cette année, les cahiers de tendances, etc. Le couturier le plus "queer", finalement, était certainement Saint Laurent, parce qu'il voulait donner le pouvoir aux femmes (smoking, trench...), et qu'il a, pour toutes les femmes du monde actuel qui en bénéficient à leur insu (je n'exagère en rien), redistribué les codes du genre en leur faveur. Gaultier, avec la jupe pour homme, s'inscrit évidemment dans cette prestigieuse lignée. Tout n'est pas bling dans la mode : le vêtement détermine notre genre dès notre naissance.
0
De laurent paris
@ Erb
au depart, le mot queer designait simplement de maniere pejorative un ou une homo, trans ou même un mec un peu effeminé. il est encore employé dans ce sens (pas seulement en france) et pourrait tout à fait s'appliquer à Steevy ou aux mecs de Queer Eye (egalement le titre en vo, d'ailleurs) même si les homos sont moins percus comme marginaux aujourdhui.
le mouvement queer a recuperé et intellectualisé le mot, mais ses theories se portent principalement sur les questions de genre ou identité sexuelle et non sur le consumerisme ou des questions economiques. Ces reflexions ne sont evidemment pas incompatibles, mais la definition de queer donnée dans l'interview qui tend à melanger les deux me semble biaisée ou du moins particuliere.
0
De Erb
Bonsoir, Laurent ! et merci de tes précisions.
Sans refaire toute l'histoire du mot, depuis le XVIème jusqu'à l'appropriation par les dénigrés, puis la spécialisation du sens par les "théoriciens queer", il est clair que chacun peut entendre plus ou moins ce qu'il veut dans ce mot. Je ne nie évidemment pas qu'il soit employé en France, et ailleurs je le concède sans problème, dans un sens permettant d'inclure Steevy, les Experts dans le Vent ou bien d'autres. Je le dis d'ailleurs précisément. C'est une réalité. Mon regret vient de l'adoption récente et écrasante du mot en France dans ce sens, qui existe, aux dépens du sens choisi (oui, choisi, je le reconnais sans peine, mais l’appropriation par les dénigrés était également un choix) par les questionneurs du genre. Je ne conteste nullement que le cœur du sujet soit le genre (le mot à ce stade semble l'exiger). Les théoriciens queer ont beaucoup de désaccords. (Dans 'Contingency, Hegemony, Universality: Contemporary Dialogues On The Left', Butler, Laclau et Žižek en débattent (je ne l’ai pas lu), et le capitalisme est un sujet de divergence abordé.) Ne crois pas que je fasse une profession de foi marxiste (mais je n'empêche personne d'être marxiste ; je ne suis vraiment "très" irrité que par les nationalistes : autre histoire !) L'économique et le politique, en tant que déterminants sociaux (notamment du genre) offrent une dimension que certains explorent et privilégient, d'autres non. Il me semble légitime de s'y intéresser, mais c'est une position personnelle que j'ai sans doute trop généralisée plus haut. Ne t'inquiète pas, je ne lancerai pas de slogans ici, qui servent aux revendications, mais restent peu compréhensibles seuls (par ex. : "Le sexe EST politique !") Il y a aussi des tensions entre les théoriciens queer et le mouvement queer, que je distinguais. Des tensions politiques en premier lieu. Je me sentais autorisé (à tort ?) par le sujet abordé, ce mouvement canadien bien sympathique, de défendre (mal, certainement) leur conception du "queer", d'autant que l'article ne traitait, lui, pas du tout du mot queer (nom et adj.) et de ses diverses acceptions, mais d'être "queer", pour eux, et expressément du mouvement queer. Il me semblait injuste que beaucoup de commentaires confondent le mouvement queer, et eux en particulier, avec le queer des fashion victims hédonistes capitalistes qui existent, mais ne sont pas eux (je ne t'apprends rien.) Dire que la "communauté" queer est prescriptrice de marques comme on le lit, parler de métrosexuels à pot de crème à propos de ces jeunes gens (et moins jeunes) est un contresens pas méchant, mais tout de même bien regrettable. C'est "rageant" venant d'un lectorat "plutôt" LGBT. (J'ai essayé de tenir compte de tes remarques que j'ai appréciées, parce que tu sais manifestement de quoi tu parles, et que tu les exprimes clairement, posément, sans agressivité inutile. Je ne prétends pas détenir la vérité non plus. Je ferai plus court, promis, si tu as d'autres remarques et que mon opinion s'en écarte.)