DANS LE VESTIAIRE DES FILLES. Isinbaeva a disparu, Mesnil la décortique
CHRONIQUE. Plaisir du chrono et des yeux à Barcelone. Les Championnats d'Europe d'athlétisme n'en finissent pas de nous régaler. Mais une question se pose: où est donc passée Yelena Isinbaeva? En exclusivité pour TÊTUE, Romain Mesnil se penche sur son cas.
À chaque fois c'est la même histoire. On a beau le savoir, s'être préparées mentalement des semaines et des semaines à l'avance, quand le grand moment arrive, c'est le choc. Oui, des Championnats d'athlétisme, même quand ils ne sont «que» d'Europe, c'est forcément synonyme de grande claque sur nos petits cœurs de fleurs bleues des stades. Ah! Blanka (Vlasic), Jessica (Ennis), Antoinette (Nana Djimou Ida), Christine (Arron), Yelena (Isinbaeva)... Comment ça? Mais non, pas Yelena justement! N'allons pas jusqu'à dire qu'un seul être nous manque et tout est dépeuplé, car reconnaissons-le tout net, la fréquentation de la piste bleue de Montjuic, à Barcelone, a plus que comblé nos attentes. Mais enfin, un concours de perche international sans Yelena Isinbaeva, ça n'a forcément pas tout à fait la même saveur.
Parce qu'il ne vous aura pas échappé que le titre continental de perche féminine s'est joué sans la Tsarine. De quoi (re)donner des ailes à Svetlana Feofanova l'ancienne meilleure perchiste du monde et ci-devant meilleure ennemie d'Isinbaeva. Enfin, meilleure ennemie, c'est vite dit. La présenter comme sa grande rivale serait sans doute plus proche de la réalité. Les deux jeunes femmes partagent la même nationalité, certes, mais leurs affinités s'arrêtent là. En des termes moins policés? Elles ne peuvent pas s'encadrer.
«Isinbaeva? Elle m'impressionne, mais elle m'énerve!»
En même temps, faites un tour sur les sautoirs du monde entier, puis élargissez le spectre de vos recherches jusqu'aux travées et aux vestiaires, et vous verrez que vous auriez bien du mal à trouver le moindre soutien à la Tsarine. Et dans les gradins? Eh bien, ça c'est autre chose! Car ce qui fait précisément sa force et son charme aux yeux du public est la même chose que ce qui exaspère ses détracteurs. Comme le résume à TÊTUE avec un léger sourire aux lèvres Romain Mesnil: «En fait, Isinbaeva, elle m'impressionne, mais elle m'énerve. Pourquoi? Mais parce qu'elle a ce côté hautain et complètement hors système. Elle ne fait pas attention à ce qui se passe autour d'elle.» Force est de reconnaître qu'il s'agit là d'un bon résumé. Le vice-champion du monde de la spécialité a beau être un garçon, il a accepté avec plaisir de nous livrer ses impressions sur la première femme de l'histoire à 5 m. Et c'est un point de vue des plus intéressants. Celui d'un technicien, pas macho qui plus est.
Mais d'abord, pourquoi Yelena n'a-t-elle pas fait le déplacement à Barcelone? Parce que cela n'allait pas fort dans sa perche. Après la claque des Jeux de Pékin (un zéro), elle n'a pas supporté la non moins claque de Doha (4e avec 4,60 m et trois échecs à 4,75 m), lors des Mondiaux en salle. Au point que, derrière, l'élève de Vitaly Petrov, l'ancien mentor de Sergeï Bubka, a annoncé qu'elle faisait une pause. Pause signifiant en fait la fin de sa saison. Du coup, toujours pas de 28e record du monde battu, toujours pas de meilleure barre que 5,06m, sans compter que tout cela remonte déjà à près d'un an... Et que ses concurrentes n'ont pas su profiter de son absence pour lui griller la politesse.
«Pour moi, les filles peuvent franchir 5m tous les jours»
«J'avoue que quand je la voyais sauter 5m, analyse Romain Mesnil, je me disais toujours que ce n'était pas extraordinaire, je pensais que les autres filles allaient vite la rattraper, qu'elle était juste en avance sur son temps. Et aujourd'hui, je me rends compte que non, en fait...» Come on, Romain! Isinbaeva, c'est quand même le nec plus ultra, le top du top de la fille-qui-saute-super-haut-avec-une-perche! «Maintenant, elle baisse un peu, elle commet des erreurs et elle a du mal à aller de nouveau haut, poursuit le perchiste aux fesses les plus célèbres du monde. Du coup, j'en arrive à me demander si ces échecs sont vraiment naturels.» Quoi, quoi? Notre Tsarine jouerait-elle avec nos nerfs en même temps que notre crédulité? «Quand elle fait semblant d'être heureuse à chaque fois qu'elle bat un record du monde, c'est énervant, dit-il encore, parce qu'elle a de la marge! Et moi, je n'arrive pas à la comparer avec Bubka.»
Ah! TÊTUE est à l'affût! Serait-ce là une remarque à la limite de la misogynie? Une pierre supplémentaire à l'édifice du «c'est comme le vélo, de toute façon, une femme avec une perche entre les mains, c'est pas naturel»? Pas le moins du monde. Et ce serait se méprendre sur les pensées profondes d'un athlète aux réflexions sans compromis. Laissons-le préciser sa pensée, donc. «Moi, 5m, je pense que les filles pourraient les faire tous les jours.» Vous voyez? On vous avait prévenues: Romain Mesnil n'est pas un adepte du main stream pour le main stream. «Pour dire ça, détaille-t-il, je me réfère à des perchistes hommes qui courent moins vite que Yelena Isinbaeva, qui sont moins forts qu'elle en gym, et peut-être presque en musculation, et qui vont plus haut qu'elle. Alors c'est peut-être une erreur, peut-être qu'on ne peut pas comparer comme cela non plus, mais en me référant à ça, je me dis: "mais non, les filles doivent aller plus haut!"...»
Psychologie et misogynie à deux balles...
Plus haut comment? «Ah, je vois 5,30m, moi!, lance carrément ce garçon avec lequel on n'est décidément pas au bout de nos surprises. Mais je pense que pour le moment, il n'y a pas encore suffisamment d'athlètes. En revanche, si des filles fortes aux épreuves combinées se mettent vraiment à la perche, je pense qu'elles vont tout exploser. Enfin, si mentalement elles y arrivent...» C'était trop beau! Alors qu'on pensait pouvoir conclure sur une bonne note, voilà qu'il nous fait le coup de la faiblesse mentale! À moins que...
«Ce que je veux dire, justifie Romain Mesnil, c'est qu'il existe peut-être une différence mentale d'attaque entre les hommes et les femmes. Qu'il y a peut-être une certaine prise de risque davantage intégrée à notre cerveau primaire à nous, les hommes, qu'à celui des filles. Je ne vais pas faire de la psychologie à deux balles et de la misogynie, mais je dis ça parce que je me suis rendu compte que le cerveau primaire est très important dans le sport et dans le saut à la perche en particulier. Dans ce moments-là, oui, ça aide, parce qu'il faut dégoupiller, faire des choix instinctifs et c'est peut-être là-dessus que ça se joue.»
Pendant que l'on médite ces paroles, Yelena Isinbaeva, elle, reprend justement l'entraînement. «Une pause était nécessaire pour moi, a sobrement commenté la double championne olympique il y a quelques jours. Aujourd'hui, je me sens bien et motivée. Je serai de retour pour la saison hivernale en 2011.» Avec ou sans cerveau primaire? Telle sera la question.











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