Revue de presse: "Penser l'histoire des minorités"
Quand les minorités interrogent le "mainstream": en France comme ailleurs, les revendications identitaires sont l'objet d'âpres débats dans l'espace public. Revue de presse hebdomadaire.
Large victoire de la gauche aux municipales. Malgré l'abstention. En tout cas, dimanche soir, chose étrange, unanimité chez tous les responsables socialistes. Tous disaient en substance: "Nous avons encore besoin de travailler pour proposer un projet aux Français." On veut bien les croire… Tant mettre en mouvement la pensée semble demander aujourd'hui une énergie considérable… "L'histoire des minorités est-elle une histoire marginale?" Et de pensée, il en est question dans un ouvrage qui vient d'être publié aux Presses de l'université Paris Sorbonne: L'Histoire des minorités est-elle une histoire marginale? L'hebdomadaire Politis proclame ainsi, sous forme d'impératif: "Penser l'histoire des minorités." Comme le souligne l'historienne Esther Benbassa: "Les minorités sont les "modestes" de l'histoire, ceux du dehors qui peinent à atteindre le dedans. Ce sont en fait des hors-l'histoire." Quand le penseur communiste italien Gramsci s'intéressait à "la culture des subalternes", il notait que l'histoire de tels groupes sociaux serait "nécessairement fragmentée et épisodique. (…) Une telle histoire ne peut être traitée que par monographies, et chaque monographie demande une somme considérable de matériaux souvent difficile à rassembler". "Objet" d'étude privilégié des cultural studies, les minorités ont du mal à exister dans l'espace intellectuel français: "Le retard de la France en ces domaines s'explique sans aucun doute, outre par les sensibilités autour de son passé colonial, par la place donnée au récit historique dans la construction de l'identité nationale." Esther Benbassa y voit l'une des causes de "leur absence de l'Histoire avec un grand H, [que] ces minorités compensent par un excès de mémoire, une mémoire qui en fait constitue souvent leur seule histoire dans leur lieu d'implantation. Pourquoi les minorités réclament-elles des mémoires et non de l'histoire?""Masculinité abstraite" La réponse, on la trouve d'une certaine manière dans le dernier numéro de La Revue internationale des livres et des idées sous la plume de la philosophe Elsa Dorlin qui nous propose une lecture de l'ouvrage de Donna Haraway, Manifeste cyborg. À propos de cette réflexion, Elsa Dorlin note: "Les sujets de connaissance, en grande majorité masculins, ont une représentation biaisée, partielle, du réel. Ils ignorent, disqualifient ou délaissent totalement des pans entiers du réel. (…) Moins aux prises avec la réalité prosaïque du monde, mais aussi avec le corps, au centre du travail reproductif dont ils sont déchargés, les hommes développent une vision du monde qui implique la production de dichotomies hiérarchique (culture/nature, raison/corps, abstrait/concret, rationnel/intuitif, objectif/subjectif, penser/ressentir…) et la promotion d'une posture de connaissance désincarnée.". En passant, on pourrait d'ailleurs rajouter actif/passif… Mais bon… Passons, justement, car de nombreux exégètes homosexuels aiment si bien se désincarner dans un intellectualisme "hors sol" qu'ils en oublient la réalité de leur propre sexualité… Des références, ça ne mange pas de pain quand l'urgence est là … Nancy Hartstock, l'une des plus importantes féministes matérialistes américaines, définit cet idéal de neutralité par l'expression "masculinité abstraite". "Vivre égaux et différents" Idéal de neutralité que l'on retrouve dans une gauche incapable de penser la réalité des minorités d'aujourd'hui, et ce, malgré les tensions vives qui traversent notre société. Neutralité que l'on retrouve dans un certain journalisme "hors sol", désincarné, autant dire, de marché. Stéphane Lavignotte, ancien collaborateur de Témoignage chrétien et de Réforme, et présentateur de l'émission Présence protestante sur France 2, opte lui pour la réflexion dans son nouvel ouvrage intitulé Vivre égaux et différents. Cet ancien élève du Centre de Formation des Journalistes qui a finalement délaissé la presse pour devenir pasteur dans le quartier populaire de la Goutte d'Or à Paris, se demande pourquoi "le débat public français vit une dichotomie permanente. D'un côté, l'égalité proclamée comme une valeur sacrée. De l'autre, la mobilisation de groupes sociaux –étrangers, femmes, gays et lesbiennes, sans-papiers, SDF, prostitués, gens du voyage…– qui dénoncent l'inégalité des droits. Comment expliquer cette coupure? Comment conjuguer le droit des minorités et l'appartenance à une société commune?" Et, avec lui, il serait urgent de se demander: "L'égalité pourra-t-elle sérieusement avancer tant que ne sera pas mis en débat la compréhension de notre société comme un "corps" social, un "corps de la nation" aux caractéristiques incroyablement blanches, masculines, bourgeoises et hétérosexuelles?" Et maintenant, à vos bouquins!











