Revue de presse: "Développer une pensée minoritaire"
Quand les minorités interrogent le "mainstream": en France comme ailleurs, les revendications identitaires sont l'objet d'âpres débats dans l'espace public. Revue de presse hebdomadaire.
Cette année, les organisateurs de la Marche des fiertés ont choisi comme slogan: "Pour une école sans aucune discrimination." Pourquoi un tel mot d'ordre? On a eu la réponse dans Libération (23.06.08) qui interrogeait à ce propos Alain Piriou, porte-parole de l'inter-LGBT: "Nous savons que ce n'est pas cette année qu'une marche de 500 000 persones fera changer d'avis Nicolas Sarkozy, qui a clairement dit qu'il était contre le mariage et l'adoption pour les couples de même sexe. Plutôt que de perdre notre temps, autant le mettre à profit pour avancer." "Ce n'est pas un slogan bisounours" Avancer, donc… Effectivement, au sein de l'Éducation nationale, il y a du boulot: "C'est très dur de parler de sexualité à l'école. Tout ce qui touche aux adolescents est potentiellement un sujet d'hystérie collective, estime Alain Piriou, (…) des recteurs nous parlent "d'atteinte à la laïcité", ou de "prosélytisme". On ne va pas convertir les têtes blondes à l'homosexualité!" Ouf, nous sommes rassurés! Résultat, la journaliste spécialisée es-LGBT de Libération ose une question: "Votre slogan n'est-il pas gentillet, alors?" Réponse du porte-parole: "Ce n'est pas un slogan bisounours." Ça a le mérite de la clarté… "Le plaisir sans coït, ça a été la révolution"Revenons, peut-être, aux origines: Mai 68. En effet, il y a quelques jours (11.06.08), Libération, toujours, tirait le beau portrait en dernière page de Thérèse Clerc, "cette flamboyante figure du féminisme" qui à 80 ans, "poursuit le combat avec un projet de maison de retraite autogéré". Le 11 juin dernier, la fondatrice de la Maison des femmes de Montreuil a d'ailleurs été faite chevalière de la Légion d'honneur au Palais Bourbon. Mais Thérèse est le "contre-exemple féminin" de la maxime de Napoléon Bonaparte: "On prétend que la Légion d'honneur est un hochet. Eh bien, c'est avec des hochets que l'on mène des hommes." Et le journaliste de se demander: "Qui mène Thérèse?" Réponse: "Ni homme, ni maître. Des maîtresses, pour sûr, oui… Il y en a eu jusqu'à tard dans "ce très bel âge qu'est la vieillesse" où s'épanouit la vraie sexualité, selon Thérèse, celle "où il n'y a pas de pouvoir, ni la dictature de l'érection. Les femmes ne sont plus dans la procréation, ni les hommes dans leur sainte virilité. Avec ses mains et sa bouche, on peut faire des miracles. Je dis aux hommes: "Vous savez ce qu'il vous reste à faire." Il y a deux ans, Thérèse a vécu une "passion". (…) Thérèse a été amoureuse d'une femme. "La dernière probablement" ". Et puis Thérèse a le sens de la formule. Alors qu'elle fréquentait dans sa jeunesse les cercles d'action catholique animés par des prêtres ouvriers, elle explique: "Ils nous parlaient beaucoup de l'exploitation des hommes, faisaient l'apologie de Marx. Mais quand je leur disais: "Et les femmes?", Ils répondaient: "La femme est la gardienne de la paix, de l'amour." J'ai compris que l'Église était en train de nous baiser." Mai 68 arrive, le déclic. Divorce en 1969. Et conclut: "Mai 68 nous a habitués à une très grande liberté collective. J'ai pu user de cette liberté avec le corps et la sagesse de mes 40 ans. Les amours étaient fastueux. En 1969, le lesbianisme, c'était un acte politique. Le plaisir sans coït, ça a été la révolution." Une chose est sûre, en mai 68, les formules bisounours n'existaient pas… "Être noir en France en 2008" Quarante ans après, l'hebdomadaire Politis (19.06.08) se demande qu'est-ce qu'"être noir en France en 2008", et titre en une: "Condition noire, entre visibilité et discrimination." En évoquant le nouvel ouvrage de l'historien Pap Ndiaye, intitulé La Condition noire, le journaliste Olivier Doubre souligne: "La lecture des témoignages est édifiante: contrôle d'identité (au faciès) des jeunes Noirs; refus de stages ou d'embauche dans certains secteurs économiques, etc. À tel point que nombre de jeunes diplômés de couleur se décident à quitter la France pour des pays comme l'Angleterre ou le Canada, où, malgré la précarité sociale, l'origine ou la couleur de peau n'opèrent pas comme un barrage a priori infranchissable. Et de mettre en exergue la réflexion d'un titulaire (d'origine béninoise) d'un DEA de droit, employé dans un hôtel parlant de la France comme le pays ayant "les veilleurs de nuit les plus diplômés du monde"… Conclusion de Politis: "Le fait que des Noirs de France aient ressenti le besoin de s'organiser, cent-soixante ans après l'abolition de l'esclavage, et de "construire un sujet noir" prouve bien que l'écart entre les discours républicains et les discriminations subies dans la vie quotidienne n'est plus supportable". De son côté, Pap Ndiaye souligne: "J'essaye donc de contribuer au développement de ce que j'appelle une "pensée minoritaire". Et de rappeler: "Cette qualification de minorité n'a rien à voir avec un quelconque poids démographique dans la population générale: par exemple, les femmes sont bien une minorité de par la domination masculine qu'elles subissent, même si elles sont majoritaires dans la population." À l'aune de ce triste fait, quarante ans après Mai 68, on mesure le chemin qu'il reste à parcourir…











