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Présidentielle 2002: Jacques Chirac dénonce la stigmatisation dont sont victimes les homos

Par Thomas Doustaly mardi 13 mars 2007, à 00h00 | 517 vues
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C'est un évènement sans précédent. Jamais un journal gay en France n'avait réalisé un entretien avec le président de la République en exercice. Approche personnelle de l'homosexualité, suites à donner au Pacs, etc., sont autant de thèmes abordés. Cet entretien est paru en avril 2002 dans "Têtu" n°66. Dimanche 10 mars, 13 heures, le président de la République nous reçoit à l'Élysée. "Croyez-le ou non, c'est à gauche", lâche-t-il en nous conduisant dans son bureau depuis le salon où nous faisons antichambre. Dès qu'il nous invite à nous asseoir, une évidence nous saute aux yeux: président ou candidat, Jacques Chirac est en tous points tel que le raconte la légende. Imposant par la taille, l'homme est infiniment à l'aise, chaleureux. Souriant mais concentré, il n'a aucun des attributs traditionnels du monarque républicain. Il nous demande avant tout de l'excuser: "J'aurais voulu pouvoir vous recevoir dans mon QG du faubourg Saint-Martin, puisque c'est le candidat qui vous intéresse. Mais les tensions internationales, en particulier au Proche-Orient, m'empêchent aujourd'hui de quitter mon bureau, où je dispose de lignes de téléphone protégées." L'Élysée nous va assez bien, pensons-nous. En outre, les salons du Tapis rouge, où le RPR a installé les équipes de campagne du candidat Chirac, ne nous sont pas totalement inconnus: on y a dansé lors des très gay fêtes Dispatch, il y a quelques années… Le candidat Jacques Chirac a devant lui une pochette: "Je vais peut-être d'abord vous donner votre truc", dit-il. Comme Lionel Jospin, Jacques Chirac, officiellement par manque de temps, a répondu par écrit à des questions que nous lui avions fait parvenir par mail. Notre rendez-vous élyséen s'apparente donc à une remise de copie, que nous avons été autorisé à compléter par quelques échanges directs en présence d'un photographe. Question: "Vous êtes extrêmement sollicité, et vous avez accepté de répondre à Têtu, un journal destiné à la communauté homosexuelle. Pourquoi?" Jacques Chirac: "Mais pourquoi aurais-je refusé? Je suis très préoccupé par le développement de l'irrespect en France. Je défends l'idée, vous le savez, que l'on doit réimplanter aujourd'hui le respect que l'on se doit les uns aux autres. Et ce principe s'applique à chacun et à chacune d'entre nous, dans toutes les circonstances. Je ne refuse donc de parler à personne." S'agissant de sa très gay friendly porte-parole, Roselyne Bachelot, seule à droite à avoir voté le PaCS, et dont le choix, pour ce poste, a surpris, le président s'étonne qu'on s'étonne: "Au moment de la discussion parlementaire, elle est venue me voir dans mon bureau pour me dire qu'elle allait soutenir le Pacs. "Tu ne vas pas me l'interdire?" m'a-t-elle demandé. Je lui ai répondu: "Même si je voulais t'en empêcher, tu le ferais quand même!"" Et quand on lui rappelle les slogans immondes de la manif anti-Pacs du 30 janvier 1999 ("Les pédés au bûcher"), le président s'insurge: "J'ai toujours pensé que de telles réactions étaient choquantes et inadmissibles. Je n'ai jamais combattu le Pacs. À l'époque, certains m'ont sollicité pour que je m'engage contre le texte: je m'y suis toujours refusé. Moi, je ne veux mettre personne au bûcher." Quelle est votre approche personnelle de l'homosexualité? À quel âge et dans quelles circonstances avez-vous découvert son existence, et comment y avez-vous réagi? Franchement, je n'en ai aucun souvenir. Probablement parce que, depuis toujours, je n'ai jamais pris en compte cette dimension dans mes rapports avec les personnes. Dans un sondage réalisé par la Sofres pour Têtu en février dernier, 52% des Français interrogés vous perçoivent comme favorable à une plus grande égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels (contre 23% qui vous jugent hostile à cette évolution). En même temps, 68% des Français interrogés pensent qu'il y a encore des réformes à faire pour que les homosexuels bénéficient des mêmes droits que les hétérosexuels. Comment interprétez-vous ces chiffres? Je tiens à dire au préalable que la liberté du choix de son mode de vie est une valeur fondamentale. Il n'est pas admissible, par exemple, que l'orientation sexuelle d'une personne lui porte préjudice dans la recherche d'un travail ou l'obtention d'une promotion. De l'insulte à la non-reconnaissance, la palette est large des manifestations de rejet et d'hostilité à l'égard des personnes homosexuelles. Or, les résultats de ce sondage montrent finalement une dimension essentielle: les Français considèrent que l'acceptation de l'autre et de sa différence est facteur d'enrichissement, et qu'il faut renforcer ces valeurs d'humanisme qui fondent l'identité de la France. Jusqu'à votre récente déclaration dans La Dépêche du Midi, vous n'aviez jamais parlé directement du Pacs, ni avant ni après son adoption. Soixante-cinq pour cent des Français (sondage Sofres-Têtu) jugent aujourd'hui que vous n'avez pas combattu ce texte, adopté par la majorité sortante. Mais, en juin 1998, alors que le débat était très fort dans la presse, vous avez déclaré: "Il ne faut pas prendre le risque de dénaturer [le mariage], ni de le banaliser en mettant sur le même plan d'autres réalités humaines de notre temps, qui conduisent bien loin des valeurs fondatrices de la famille." L'homosexualité est-elle l'une de ces "autres réalités de notre temps"? Si oui, en quoi conduit-elle "bien loin des valeurs fondatrices de la famille"? Je suis, comme vous le savez, très attaché à l'institution du mariage, car il m'apparaît que la force et la stabilité de cet engagement en fait le cadre le plus propice au développement de la famille, et un fort instrument de la protection des intérêts de l'enfant. Il faut donc en conserver toute sa spécificité en termes d'engagement et de responsabilité. Mais, aujourd'hui, on doit à l'évidence prendre en compte la diversité des situations humaines et des modèles familiaux. Les familles recomposées, monoparentales, etc., constituent une réalité de notre société, et il faut engager une réflexion sur cette nouvelle donne, avec pragmatisme et discernement, en conciliant la liberté de l'individu et les droits de sa famille. L'être humain a de toute façon besoin de sa famille, et ce ne sont pas les nouvelles approches et les nouvelles démarches pour cons Deux ans après l'adoption de la loi, 43.520 Pacs ont été signés. Considérez-vous que le Pacs soit une reconnaissance, par l'État, des couples homosexuels? Si vous êtes réélu, proposerez-vous sa suppression? Le Pacs est aujourd'hui une loi de la République, et, à ce titre, il s'impose à tous. Certains avaient redouté que le Pacs ne porte préjudice au mariage, mais il s'avère finalement que ces craintes ne se sont pas vérifiées puisque leur nombre a augmenté dans notre pays. Je n'envisage pas du tout de remettre en cause le Pacs. Une réflexion mérite d'être menée sur plusieurs points, notamment de l'ordre du juridique et du fiscal. Je pense à l'évaluation des dispositions prises en cas de rupture de Pacs. Il ne serait pas inutile de lancer une enquête complète sur le sujet, qui étudierait le système actuel et émettrait des préconisations concrètes. Par ailleurs, le Pacs ne résout pas, loin s'en faut, tous les problèmes rencontrés par les couples homosexuels, notamment en ce qui concerne le logement et les successions. Je reconnais l'apport symbolique du Pacs. C'est maintenant à chaque individu de reconnaître toute personne différente comme un égal. Philosophiquement, c'est le regard de l'autre qui est important. Comprenez-vous la réflexion des tenants de l'égalité absolue des droits entre citoyens, qui revendiquent le droit, pour les couples homosexuels, de se marier comme les hétérosexuels? Je comprends cette réflexion, engagée par ailleurs dans d'autres pays, mais je ne la partage pas. Je pense en effet que le mariage doit rester le socle de la fondation d'une famille. Selon vous, existe-t-il une différence de valeur (symbolique, sociale, philosophique…) entre homosexualité et hétérosexualité? Non. J'ai déjà répondu à cette question en faisant référence au regard de l'autre. En juin 1999, vous avez déclaré, lors de la cérémonie de remise de la Médaille de la famille française: "La première aspiration de l'homme, et sa première liberté, est de fonder une famille, de la faire grandir, de la fortifier." Les homosexuels, hommes et femmes, sont-ils étrangers, selon vous, à cette "première aspiration de l'homme"? Pour quelles raisons, selon vous, les couples homosexuels seraient-ils moins aptes à élever un enfant que toutes les autres formes de famille (couple hétérosexuel, femme ou homme seul, etc.)? L'aspiration à fonder une famille est légitime chez tout être humain. Mais le facteur qui doit prévaloir avant toute autre considération est celui de l'intérêt supérieur de l'enfant. Toutes les réflexions sur les différentes formes de structures familiales doivent intégrer le bien-être de l'enfant, son épanouissement, son équilibre, en toute priorité. Ce n'est pas une question de bonne volonté ou de capacité personnelle à élever un enfant, mais, selon moi, une donnée psychologique. Pour construire son identité, je pense que tout enfant a besoin d'une mère et d'un père, c'est-à-dire de références féminine et masculine. C'est donc une évolution à laquelle, personnellement, je ne suis pas favorable. Dans un récent arrêt, la Cour européenne des droits de l'homme a autorisé la France à refuser l'adoption à Philippe Fretté, un célibataire, au seul motif de son homosexualité. Quelle est votre position sur l'adoption par une personne célibataire? L'arrêt de la Cour européenne est plus complexe que cela, mais il renvoie notamment la définition des règles de l'adoption aux États membres, ce qui est une bonne chose. Il y a une ambiguïté possible dans l'adoption par les célibataires. En effet, si un célibataire cache son homosexualité, il peut adopter, mais s'il l'affiche, il sera exclu du processus d'adoption. Mais il serait réducteur de n'envisager la question de l'homoparentalité que sous le seul angle de l'adoption. Pour ma part, je prends la question plus généralement. L'enfant peut mieux s'épanouir auprès d'une mère et d'un père. C'est ce modèle qu'il faut privilégier en matière d'adoption, dans l'intérêt de l'enfant. Plusieurs groupes politiques de l'Assemblée nationale, de gauche comme de droite, ont déposé des propositions de loi permettant de condamner les actes et les propos homophobes, sur le modèle de la loi Gayssot. Quel est votre point de vue sur ce sujet? Chaque individu a droit au respect, au nom du principe d'égale dignité de l'être humain. L'homophobie, qui désigne tout comportement manifestant une hostilité à la personne homosexuelle en tant que telle, est inadmissible. Elle est autant condamnable que le sexisme ou le racisme. À l'instar du dispositif en place pour d'autres phénomènes de rejet, il faut à l'évidence une condamnation de l'homophobie. Pensez-vous que, dès l'école, il est nécessaire de parler de l'homosexualité aux enfants? Si oui, en quels termes? Je pense effectivement qu'il est important que les enfants aient une éducation à la sexualité dans le cadre scolaire, mais je pense que cette éducation passe d'abord par les parents. Il conviendrait également d'inclure dans les cours d'éducation civique la condamnation de toute forme d'homophobie. Enfin, pour lutter efficacement contre toute forme de discrimination, un effort de formation et d'information doit être mené en collaboration avec l'ensemble des personnels des services publics: personnels hospitaliers, professions de santé, enseignants, travailleurs sociaux… et aussi auprès du monde de l'entreprise. Je constate d'ailleurs avec satisfaction que les jeunes sont de plus en plus tolérants et très ouverts sur le monde actuel et ses questions. Têtu a publié en octobre dernier une enquête qui montrait que les gays avaient six fois plus de risques que les hétérosexuels d'attenter à leur vie. Pensez-vous qu'il est nécessaire de mettre en place une politique de prévention spécifique du suicide envers les jeunes gays? Il existe une corrélation entre suicide à l'adolescence et découverte de sa différence sexuelle, ou manifestations d'homophobie. Il faut de toute évidence intensifier la politique de prévention du suicide chez les jeunes, quelle que soit la cause de leur malaise existentiel. Il est également impératif d'agir bien en amont: apprendre aux jeunes à mieux se connaître, à mieux comprendre les différences d'orientation sexuelle, à être tolérants. Le gouvernement actuel n'a pas mis en place la déclaration obligatoire de séropositivité, outil indispensable pour connaître la dynamique de l'épidémie de sida. Ce dossier sera-t-il une véritable priorité si vous êtes élu à la présidence de la République? Cette question ne fait pas l'unanimité dans le milieu des associations de lutte contre le sida. À titre d'exemple, Arcat-Sida s'est prononcée contre cette déclaration obligatoire, pour des raisons éthiques. Par ailleurs, d'autres dispositifs de suivi de l'épidémie sont possibles. Je pense au suivi par l'ORS-VIH, le réseau de l'Observatoire régional de la santé. L'urgence est donc d'étudier en toute sérénité et sans surenchère quel outil épidémiologique est le plus adapté à la situation. S'il s'avère, après une conférence de consensus entre spécialistes de l'épidémie, que la déclaration de séropositivité est la meilleure formule, celle-ci s'imposera. Depuis plus de quinze ans, les campagnes gouvernementales de prévention, notamment pour la télévision, sont extrêmement frileuses, si on les compare à celles de nos voisins européens, qui obtiennent de meilleurs résultats dans la lutte contre le sida. Au moment où on observe un relâchement de l'usage du préservatif, cette frilosité très française est-elle toujours de mise? Il est évident que les campagnes de prévention ne sont plus, depuis quelques années, à la hauteur du retour du danger épidémique. Pour ma part, je n'ai cessé de marteler et de rappeler au gouvernement une vérité: on meurt toujours du sida, et la prévention est une priorité absolue. Nous devons nous inspirer des exemples étrangers, et nous mobiliser davantage. La contamination touche souvent de très jeunes gens homosexuels. Se pose donc la question des campagnes de prévention à mettre en place auprès des adolescents homosexuels, souvent oubliés lors des campagnes d'information visant le grand public. Il faut aussi utiliser des relais spécifiques, associatifs et institutionnels, souvent négligés comme, par exemple, la médecine du travail. Par ailleurs, des campagnes d'information à destination des femmes doivent être organisées, car on constate une hausse significative des cas de contamination chez les femmes, qui représentent désormais près du tiers des malades dans les hôpitaux. Permettez-moi de rappeler à ce sujet qu'on ne peut pas parler du sida sans aborder le combat que nous devons tous mener pour les malades d'Afrique et des pays pauvres. Je me bats pour cette cause depuis des années. J'ai déploré à plusieurs reprises la diminution de nos crédits d'aide au développement, alors qu'il fallait au contraire faire plus contre ce fléau. La création du Fonds thérapeutique mondial à l'initiative de la France ne saurait être, dans mon esprit, qu'une première étape. Les pays riches doivent se mobiliser pour que tous les malades puissent être soignés dans le monde. La France a vocation à montrer l'exemple. Si vous êtes élu, en matière de lutte contre le sida, quelles seront vos initiatives? Inverser la courbe de l'épidémie, comme, par exemple, on peut souhaiter inverser celle du chômage, peut-il être l'un de vos objectifs prioritaires? L'inversion de la courbe de l'épidémie dépend essentiellement du facteur humain et de l'observance de pratiques sans risque (sexe sans risque, réduction des risques, etc.). L'implication de tous dans la lutte contre l'épidémie s'impose. Les appréciables succès en matière de traitement n'ont pas démobilisé les acteurs impliqués dans la lutte mais plutôt le grand public, qui se sent, à tort, protégé. On constate une évolution préoccupante de la situation, avec une forte augmentation des cas de séropositivité dans la population hétérosexuelle mais aussi homosexuelle, due à un relâchement des pratiques de prévention. Il faut rebâtir, avec l'implication active des associations, un nouveau discours adapté aux enjeux actuels et, donc, mobilisateur. Il faut poursuivre la politique de réduction des risques, qui, depuis 1987, a démontré son efficacité, notamment auprès des populations toxicomanes. Il faut donner aux associations les moyens, notamment financiers, de mener leurs actions, bien sûr en les évaluant. Enfin, il est essentiel d'améliorer l'environnement de vie des malades: accès au logement, retour à l'emploi, dans le privé comme dans le public… Ainsi seront vraiment déclinés les principes de solidarité et de fraternité. La lutte contre la maladie passe aussi par la recherche des traitements. L'État, en partenariat avec les centres de recherche hospitalo-universitaires, doit investir massivement dans ce secteur, et encourager la recherche privée par le biais d'incitations fiscales. Vous avez récemment reçu, à Paris, le président Moubarak. Que lui avez-vous dit au sujet des présumés homosexuels injustement condamnés dans son pays? Oui, j'en ai parlé au président Moubarak. Tout être humain a le droit de vivre la sexualité qui est la sienne, tant que cette dernière ne porte pas atteinte à la dignité d'autrui. Qu'en certains lieux du globe telle ou telle pratique ne corresponde pas aux schémas culturels dominants ne doit, en aucun cas, entraîner des conséquences aussi injustifiées que fondamentalement inhumaines. Êtes-vous favorable à ce que la France accorde l'asile aux homosexuels vivant dans des pays où ils risquent l'emprisonnement, voire la mort, du seul fait de leur homosexualité? Oui. Les lois aujourd'hui en vigueur prennent en considération de nombreux facteurs humains, sociaux, économiques, politiques, etc., qui permettent l'accès au droit d'asile, conformément aux principes qui sont les nôtres, et à nos valeurs. Il faut également veiller à ce que les demandeurs d'asile soient toujours accueillis avec humanité.

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