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Non, M. Verdier, vous n'avez pas le monopole des "mâles"!

Par Marc Endeweld jeudi 18 octobre 2007, à 00h00 | 2038 vues
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Depuis plusieurs mois, le psychologue Éric Verdier nous explique que les hommes sont devenus aujourd'hui des victimes.

Homos ou hétéros, même combat, tant que l'on reste entre hommes, en somme. Il est bien dommage que celui qui nous avait alerté sur la question du suicide des jeunes gays ET des jeunes lesbiennes, reprenne ce point de vue. En réalité, le discours de "l'expert" met à distance le combat communautaire, considéré comme un repli identitaire… Et ce, au mépris de toutes questions relatives aux minorités dans leur ensemble. Peu lui importe, créant un terrain revendicatif - et médiatique - autour des hommes en proie à des souffrances, le psychologue doit se croire davantage dans "l'universel". La difficulté avec Éric Verdier, c'est que lorsqu'on se penche précisément sur son discours, on a bien du mal à être frontalement contre. Un effet de "l'ouverture" sans doute. Ou plutôt, un effet de la lutte – légitime, mais a-t-on besoin de le préciser ? – contre les discriminations, lorsqu'elle celle-ci ne fait appel qu'à l'émotionnel et à la compassion des citoyen(nes). Il est pourtant nécessaire, et urgent, de clarifier plusieurs point soulevés, et de demander des clarifications. Car si la posture du psychologue nous interroge, c'est peut-être d'abord parce qu'elle correspond aujourd'hui au sens commun partagé, souvent avec bonne volonté et bonne conscience, par le plus grand nombre, dans les médias, ou même les associations. Or, lutter contre les discriminations demande à ceux qui s'y emploient la plus haute exigence intellectuelle et politique. Au risque, sinon, de se tromper d'ennemis. L'homme, une victime? Éric Verdier aime bien les médias, et ces derniers le lui rendent bien. Défenseur de la "coparentalité", il a l'habitude de parcourir les plateaux des télévisions. Pour Éric Verdier, la cause est entendue, les hommes sont aujourd'hui devenus des victimes. Si l'on suit son raisonnement jusqu'au bout, on pourrait même dire qu'ils sont peut-être même que cela. Chose étrange, non? Dans notre pays, les inégalités entre femmes et hommes auraient-elles disparu? Les différences de salaires entre femmes et hommes ne sont-elles plus aussi scandaleuses ? Mais le psychologue se place d'abord sur le terrain de "la paternité". Au détour d'une phrase, il évoque ainsi le suicide "d'un père comme les autres, peu importe qu'il ait été hétéro ou homo" . On est alors en droit de se demander pourquoi M. Verdier rapproche la question des pères, de leur suicide, du problème du suicide chez les jeunes gays pour finir… sur les revendications des pères gays. Si ce n'est ce message : restons entre hommes, en somme. "Libérons les mâles", proclame-t-il. Certains y verront une posture "tactique", afin de mieux faire avancer les droits parentaux des couples de même sexe (ici, uniquement "masculin" nous semble-t-il). Mais, l'explication tactique a parfois bon dos, surtout lorsque celle-ci équivaut en réalité à mettre à distance toute mobilisation politique assumée en tant que telle. Un psychologisme douteux Quels sont les propos de M. Verdier ? Celui-ci dit vouloir "interroger  les normes, toutes les normes, car en matière de sexualité et de parentalité on touche aux fondements d'un groupe social, et tout communautarisme y fait référence – tout du moins dans ses règles implicites". Notez l'alliance entre sexualité et parentalité… Mais où est passé Mai 68 ? Et le mot anathème est lâché : "communautarisme". M. Verdier semble donc avoir du mal avec les mouvements d'affirmation LGBT. Car s'il est plus que nécessaire d'interroger les normes, y compris celles que nous reproduisons, ce travail ne doit pas se faire aux dépens de la mobilisation politique, laquelle ne peut se résumer à des "rapports", des "groupes de parole", ou encore à des "interviews". Comme le souligne Didier Éribon , Judith Butler se situe toujours du côté de l'identité gay et lesbienne dès lors qu'il s'agit de penser et soutenir la mobilisation politique. Même si elle s'interroge sur les fondements et les limites de l'identité, elle ne manque jamais de s'insurger quand ses travaux sont utilisés contre le mouvement gay et lesbien. Interroger les normes ne suffit donc pas à soutenir des revendications dès lors que celles-ci s'affirment comme clairement politiques, ou dit autrement, dès lors que celles-ci permettent de fonder un "nous". Mais, M. Verdier préfère parler de "la paternité"… Et avancer masqué, tout en utilisant un jargon psychologisant des plus douteux: dans le "manifeste citoyen pour les garçons, les hommes et les pères" qu'il lança au printemps durant la campagne présidentielle, le psychologue multiplie les perles. Dominique Voynet, candidate des Verts, en faisait même la liste dans sa réponse : comme comparer la "domination virile" à la "domination de la mère sur les enfants", ou encore expliquer qu'une "femme homosexuelle a plus de chance d'obtenir un agrément d'adoption qu'un homme hétérosexuel". Pourtant M. Verdier n'avait-il pas précisé précédemment: "peu importe qu'il ait été hétéro ou homo" ? Tiens, tiens… "Les gays ne sont pas des hommes" Ne pourrions-nous pas, au contraire, proclamer que "les gays ne sont pas des hommes", comme s'ils étaient autre chose et capables d'inventer de nouvelles subjectivités et de  nouvelles formes de sociabilité, comme Monique Wittig nous expliquait à travers une formule devenue célèbre que "les lesbiennes ne sont pas des femmes" ? Interroger les normes n'implique-t-il pas de s'attaquer en priorité à la domination masculine ? Pourquoi les gays devraient-ils alors se rattacher au wagon du masculinisme? Éric Verdier fonde son appel sur le constat dramatique que les hommes, les pères et les jeunes gays notamment, se suicident. Chez les jeunes gays, plusieurs études ont montré ces dernières années la prégnance de cette problématique du fait de l'homophobie. Mais cette situation concerne également les jeunes lesbiennes. Pourquoi privilégier alors les jeunes gays? Une enquête  publiée en 2003 consacrée au 15-25 ans avance le chiffre de 17% de gays ayant tenté de se suicider, et celui de 25% pour les lesbiennes, soit trois fois plus que pour l'ensemble des femmes, toutes sexualités confondues. Pourquoi ne pas en parler? Ces chiffres soulignent pourtant les difficultés communes entre jeunes gays et jeunes lesbiennes, souvent bien seul(e)s face à la société hétéronormée. Homophobie partout, injustices nulle part Or, à la lutte politique contre la société hétéronormée – qui implique(rait), face à la vision majoritaire, la constitution d'un véritable rapport de force impulsé par une (ou des) minorité(s) à partir de revendications claires –, Éric Verdier préfère les raisonnements sophistiques : "Opposer des familles d'homosexuels à des familles d'hétérosexuels est un leurre total, et cela fait pleins d'amalgames. Et d'ailleurs, le terme homoparentalité, à mon sens, n'en a pas, déclarait-il à la télévision, Parler d'homoparentalité, c'est nier le fait que premièrement, il y a une très grande variété de contextes familiaux au sein de ces familles ; deuxièmement, c'est faire le jeu de l'homophobie (...) Est-ce que l'on parle de négroparentalité ? A l'évidence, si l'on disait cela, on serait raciste..." . Et à l'homoparentalité, Éric Verdier préfère ainsi le concept de " coparentalité " qui lui permet de lier la question du droit des pères hétérosexuels lors des divorces, et la revendication des couples de même sexe à pouvoir devenir également, de droit, des parents. Intention louable. Mais pourquoi serait-il raciste de se définir comme un père homosexuel ? Qu'est-ce qui empêche Éric Verdier de se définir comme un père homosexuel ? Pourquoi l'affirmation, à visée politique, d'une différence serait-il raciste ? À ce moment-là, pourquoi isoler une peur particulière comme l'homophobie, alors que celle-ci correspond aux mêmes ressorts que la xénophobie, la peur de l'étranger, la peur de l'autre ? Mais le psychologue semble préfèrer l'universalisme des idées, en trouvant notamment l'inspiration du côté d'Élisabeth Badinter . Et dans ce cadre, la lutte contre l'homophobie permet d'éviter la question de l'affirmation gay, du coming out, de la politique du sida… et d'évacuer toute référence à la domination masculine et aux autres minorités. Car, dans le fond, peut-on dire comme le jeune journaliste Julien Picquart : "être homosexuel, c'est être victime d'homophobie, c'est cela avant tout autre chose – ce n'est peut-être même que cela" ? Au moment où les mouvements gays et lesbiens accusent une faiblesse historique, tant au niveau de leur capacité de mobilisation, qu'en terme d'accès à l'espace de décision politique, la lutte contre les discriminations, et notamment la seule lutte contre l'homophobie, est-elle le meilleur moyen de faire avancer nos droits, tant au niveau des principes que dans la société ? L'expérience de SOS Racisme dans les années 1980, comme seule réponse apportée par le PS à la Marche pour l'égalité des droits et contre le racisme de 1983, baptisée alors par la presse de "Marche des Beurs", devrait nous faire davantage réfléchir, notamment à l'aune de l'histoire manquée qui s'en est suivi entre les minorités et la gauche toute entière…   Et aujourd'hui, afin que l'affirmation gay reprenne tout son sens, nous serions bien inspirés de prendre en considération cette question sociale. Si, en tant qu'homosexuel(les) nous reproduisons des normes, nous reproduisons également les inégalités sociales. Nous ne sommes pas "hors sol", à l'extérieur de la société, mais bien l'expression de celle-ci. Et ceux qui pourfendent le "communautarisme", devrait davantage se soucier de ces inégalités, car la République française restera laïque d'abord parce qu'elle aura su rester sociale… Dire "nous" implique donc également une responsabilité collective, notamment à l'égard des minorités parmi la minorité. Bref, prendre en compte toutes les injustices.

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