Moscow Pride: manifester quoi qu'il arrive
Alors que s'exprime clairement la crainte d'attaques des nationalistes cet après-midi, les militants LGBT ont décidé de se rendre à leur gay pride, toujours interdite.
Moscou, de nos envoyés spéciauxHier vendredi 26 mai, les militants LGBT russes ont pris le pas sur les activistes internationaux. À leur demande, les gays et les lesbiennes étrangers venus soutenir l'initiative moscovite ont dû s'éclipser et laisser les militants russophones décider seuls de l'action à mener aujourd'hui samedi, après l'interdiction définitive de la gay pride (lire Quotidien du 26 mai). Pendant près d'une heure, une trentaine de personnes ont vivement discuté, afin de savoir s'il fallait ou non braver l'interdiction, annoncer un lieu et une heure précise, et inclure les occidentaux dans la marche. "C'était vraiment très bien, explique Helen Svizina, une lesbienne d'Ekaterinbourg. On a pu peser le pour et le contre, parler entre nous. Mais à titre personnel, je regrette quand même que l'on ne parle pas du tout de la situation dans les autres régions de Russie, où la vie des gays est beaucoup plus difficile qu'à Moscou. Tout cela reste très moscovite." La décision finalement arrêtée a été annoncée lors d'une conférence de presse organisée ce matin à 11h30, où de très nombreux médias, russes et étrangers, étaient présents. Cachés par une vingtaine de caméras bien décidées à filmer la confrontation finale entre les gays et les skinheads, les organisateurs ont réaffirmé leur volonté de manifester cet après-midi. Les policiers, au courant de l'initiative, ont fait savoir qu'ils toléreraient des apparitions discrètes; ainsi, le déploiement d'une banderole pourrait être considéré comme une "offense". La conférence de presse s'est clôturée par de nombreuses prises de paroles, notamment celle de Nicolai Khramov, député russe du Parti radical, qui a regretté qu'aussi peu de partis politiques "s'emparent du sujet et défendent la communauté homosexuelle russe". Volker Beck, député allemand (Verts), a annoncé que "le gouvernement allemand avait les yeux braqués sur la Russie et que les conséquences de la manifestation seraient étudiées lundi au Bundesrat". "En tant que féministe française et femme politique de gauche antilibérale, je tiens à exprimer ma profonde solidarité avec tous ceux qui luttent contre l'ordre moral et la répression, a poursuivi Clémentine Autain, adjointe au maire de Paris, apparentée PCF. L'acte d'interdire une manifestation en Russie est très inquiétant, notamment au moment où la Russie prend la tête du Conseil de l'Europe. Et je pense tout particulièrement à toutes celles et tous ceux qui à travers le monde, portent l'idéal communiste qui n'a rien à voir, avec la mise à mal de la liberté d'expression et de la liberté dans son orientation sexuelle." Et Jean-Luc Romero, président d'Élus locaux contre le Sida (ELCS), a été le seul à rappeler que de nombreux gays vivent avec le sida en Russie et à appeler "à arrêter la discrimination à leur égard". À l'issue de trois jours de conférence contre l'homophobie, une résolution finale a été adoptée, dans laquelle il est demandé "aux États membres du Conseil de l'Europe et à ceux de l'Union européenne de respecter leurs engagements et leurs obligations relatives à leur adhésion à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme". La déclaration affirme aussi que la "liberté d'expression et de manifestation est un droit fondamental qui doit être respecté dans les pays démocratiques" et appellent les Nations unies à "demander à l'ensemble de ces États membres de décriminaliser les relations homosexuelles". Pour conclure, Nikolaï Alekseev a appelé tous les manifestants à acheter des fleurs et à les déposer devant la flamme du soldat inconnu, située à côté du Kremlin, avant de se rendre à 15 heures devant l'Hôtel de Ville, au centre de la capitale russe. "Nous attendons effectivement que la police nous protège", a-t-il affirmé, espérant qu'une manifestation en centre-ville minimiserait les risques d'attaques. Cette effervescence et cette solidarité médiatique contrastent avec le sentiment de paranoïa qui gagne peu à peu du terrain dans les rangs des activistes. Même si la sécurité a été renforcée aux abords du Swissôtel où la conférence de presse avait été organisée, nombreux sont ceux, y compris parmi les militants, qui craignent de descendre dans la rue. Ruslan par exemple, que nous avions rencontré mercredi soir (lire la chronique du 26 mai), a changé d'avis. "J'ai trop peur qu'on me voit à la télé et que mon petit ami resté à Kazan ait des problèmes par la suite." Avec l'agitation médiatique, les homos prennent ainsi plus de précautions. Au 12 Volts, on refusait hier soir l'accès aux caméras de télévision, par peur d'être le prochain bar sur la liste des lieux LGBT assiégés. Et à l'entrée, on ne renseignait pas les "étrangers" sur la vocation gay et lesbienne du lieu. Le 30 avril dernier en effet, les nationalistes avaient pris d'assaut un club qui organisait sa première soirée gay mensuelle (lire Quotidien du 2 mai). Le lendemain, un autre club, le Three Monkeys, était également assiégé, après qu'un petit club lesbien eut été brûlé dans la journée. Pour se protéger, la direction du Three Monkeys n'avait pas hésité à appeler directement les services de la police fédérale (KGB), la police de Moscou ayant laissé agir les nationalistes en toute impunité. On pouvait d'ailleurs trouver sur plusieurs sites Internet de groupes nationalistes la liste des clubs gay et lesbiens et de toutes les soirées organisées durant le mois de mai, appelant leurs militants à participer à des "flash mob", sorte d'actions d'agressions éclairs. On peut comprendre alors la crainte exprimée par certains gays et lesbiennes, surtout que nombre d'entre eux avaient jusqu'alors l'impression que dans Moscou, on pouvait vivre assez librement son homosexualité. La tenue de cette première gay pride aura-t-elle pour conséquence de faire perdre aux homos moscovites cette relative liberté, fondée plutôt sur l'indifférence que sur une acceptation réelle? Malgré tout, les gays et les lesbiennes présents à la conférence de presse ont quitté ce midi le Swissôtel avec la ferme intention d'être visible cet après-midi dans les rues de Moscou.Photo Fabrice Dimier











LES CHAÃŽNES 













