Marie-George Buffet: "Ce qui est accordé aux hétéros doit l'être aux homos"
Candidate de "la gauche populaire et antilibérale", Marie-George Buffet explique pourquoi elle est favorable au mariage et à l'adoption. Pour lutter contre les discriminations, elle propose la création d'un service public de l'égalité. Cet entretien est paru dans "Têtu" n°120. Le Parti communiste et le camp antilibéral que vous représentez affichent aujourd'hui leur engagement pour le mariage des couples homosexuels et la lutte contre l'homophobie. Dans le passé, ces mêmes milieux étaient plutôt très fermés aux minorités sexuelles. Comment jugez-vous cette évolution? Je ne vais pas vous mentir: le Parti communiste n'a pas eu une ligne linéaire sur la question et les questions des minorités sexuelles n'ont pas toujours été traitées avec le respect qu'elles méritent. Cependant ce n'est pas, comme on essaie de le faire croire, un revirement soudain. Cela fait plus de 15 ans que le PCF travaille sur ces questions, et je ne citerai qu'un exemple: déjà au début des années 90, des députés communistes, dont le regretté Bernard Birsinger, avaient poussé très loin la réflexion sur le contrat d'union civile, ce qui allait devenir le Pacs. Après, si vous voulez parler des milieux populaires, je pense qu'ils ont suivi la même évolution que l'ensemble de la société. Cette évolution des pensées est intéressante à plusieurs niveaux, et on constate d'ailleurs, chez les nouvelles générations, une prise de conscience aiguë que les discriminations s'additionnent, et qu'on a toutes et tous à gagner en luttant contre elles. Car au final, ce sont les classes populaires, les salariés, les plus fragiles, qui souffrent le plus du sexisme, du racisme ou de l'homophobie.Voilà pourquoi je veux créer un service public de lutte contre les discriminations, pour aider ceux qui en ont le plus besoin. Au moment de la bronca contre Noël Mamère, quand il célèbre le premier mariage d'un couple gay, vous aviez apporté votre soutien au député Verts, "en estimant qu'il avait contribué à ouvrir un débat de société". Vous avez ensuite,à l'automne 2005, déposé une proposition de loi pour l'ouverture du mariage aux couples homosexuels. Pourquoi votre parti a-t-il décidé de porter cette revendication? Mais parce qu'en 2005 déjà , et même avant, ce débat était bien avancé. Je suis moi-même depuis longtemps sensible aux questions d'égalité. Car tout est là , ce n'est pas juste une question de modèle familial et de tradition, ni un problème administratif, c'est une question d'égalité, pour toutes et tous. C'est aussi une question de laïcité. Et quand on voit la proposition de loi que j'ai déposée, qui n'est qu'une courte suite de simples modifications du code civil, on constate à quel point ceux qui disent que cela ferait trop de remue-ménage dans la société nous mentent. Et puis, de manière générale, nous nous battons pour l'émancipation humaine, et il n'est pas d'émancipation possibles'il subsiste des discriminations. Si le mariage était ouvert à tous les couples,que deviendrait le Pacs? Les statistiques montrent que le Pacs est attractif aussi bien pour les couples hétérosexuels que pour les couples de même sexe. C'est donc qu'il apporte un plus par rapport au mariage, peut-être des procédures facilitées, que beaucoup de couples utilisent comme une sorte de "période d'essai". Il y a aussi ceux et celles qui ne veulent pas se marier par principe. L'ouverture du mariage à tous les couples permettra à chaque citoyen d'avoir le choix entre le mariage, le Pacsou le concubinage, pas de réduire ce choix. Dans le monde du travail, les discriminations restent fortes, et bon nombre d'homosexuels, hommes et femmes, pour progresser, taisent leur orientation sexuelle et vivent dans le mensonge. Quelles mesures doivent être mises en œuvre pour lutter contre l'homophobie au travail? Il y a en effet des métiers où les homosexuels, en particulier, préfèrent cacher leur orientation sexuelle, souvent d'ailleurs des métiers surmasculinisés.Et ne parlons pas des professions dans lesquelles la peur de l'outing peut pourrir la vie professionnelle. Il faut agir! C'est le sens de la démarche de Gaëlle Abily, vice-présidente communiste de la Région Bretagne, qui vient de lancer une enquête sur l'homophobie au travail. Toutefois, il n'y a pas que les LGBT qui souffrent de discriminations dans le travail. Des milliers de salariés subissent tous les jours le sexisme, le racisme, la xénophobie. C'est le lieu où se tendent les rapports de force entre les individus, et c'est dans ce cadre que s'exacerbent le harcèlement et les ségrégations. Il suffit de voir le nombre d'entreprises, privées et publiques, qui préfèrent payer des amendes plutôt que d'embaucher des personnes handicapées. C'est pour cela que je veux créer un corps d'inspecteurs habilités à se rendre partout où les discriminations sont patentes (lieu de travail, logement, loisirs, etc.), et à verbaliser. Il ne peut plus y avoir d'impunité pour la haine et le rejet de l'autre. Et en matière d'homoparentalité, que préconisez-vous? La parentalité est pour moi un droit humain fondamental pour toutes et tous, sans distinction de sexe, de genre ou d'orientation affective. De toute façon, les gays et les lesbiennes n'ont pas attendu l'autorisation de l'État pour faire des enfants et les élever. Souvent avec beaucoup de courage et de ténacité, car ils et elles doivent affronter tous les jours des administrations pointilleuses. Vous savez, la société n'aime pas quand elle ne peut pas mettre les gens dans des petites cases. C'est pour cela que je pense qu'il faut ouvrir ces petites cases et adapter l'État et ses services à la multitude de nouveaux modèles familiaux: monoparentaux, homoparentaux, recomposés… Cette égalité-là , tout le monde en profitera! Si vous voulez des mesures précises, je peux les citer. Mais pour éviter une liste fastidieuse, je dirais que tout ce qui est accordé aux hétérosexuels doit l'être aux homosexuels. Beaucoup de jeunes homos se sentent rejetés, exclus. Le taux de suicide est alarmant. Que proposez-vous pour que cette jeunesse arrive à "vivre mieux", pour reprendre le slogan de votre campagne? Quelle société, quel peuple, peut supporter une telle saignée dans sa jeunesse? Comme vous le dites, la pression homophobe conduit trop d'adolescents au suicide ou à des conduites à risque. C'est un gâchis social et humain sans nom! Évidemment, quand on parle de jeunes, on pense tout de suite à l'école. Et en effet, il y a un vrai effort de formation des équipes éducatives, de modifications effectives des programmes, et d'information scolaire à produire pour lutter contre les discriminations et présenter différemment les gays et les lesbiennes. Cela entre dans ma proposition de service public de l'égalité dont je parlais tout à l'heure. Mais toute seule, l'école ne peut pas tout. C'est une question qui nous concerne toutes et tous. Et l'égalité face au mariage et à la parentalité permettra aussi de tarir les discours qui justifient l'homophobie. Comment voulez-vous vous sentir fier quand on vous dit que vous êtes un danger pour l'humanité? Vous sentir intégré dans une société dans laquelle des élus du peuple peuvent se permettre toutes les stigmatisations? C'est dans cet esprit que j'avais déposé un projet de loi contre l'homophobie, la lesbophobie et la transphobie. Êtes-vous favorable à la reconnaissance du droit d'asile pour les homosexuels persécutés dans leur pays en raison de leur homosexualité? Évidemment. Je tiens d'ailleurs à vous rappeler que je défends le droit de circulation pour tous les êtres humains et la légalisation de tous les sans-papiers. En attendant, il est urgent de demander à l'Ofpra de prendre en compte les persécutions homophobes dans les critères d'obtention de l'asile. Quand on voit qu'il y a encore des pays qui emprisonnent les homosexuels, comme le Cameroun, ou qui les exécutent, comme l'Iran, on se dit qu'il faut vite accorder à leurs ressortissants persécutés un asile plus que mérité. Et je m'engage, si je suis élue, à faire parler la France à haute et intelligible voix sur ces questions. Je suis d'ailleurs signataire de l'appel pour l'abolition universelle des lois homophobes. Quelles sont les propositions de la gauche antilibérale en matière d'accès aux soins, alors que depuis quelques années les malades doivent payer de plus en plus pour leur santé? D'abord la santé ne doit plus être considérée comme une marchandise. La première chose à faire est de privilégier la prévention à la fois à l'école et sur le lieu de travail. Nous devons aller vers le remboursement à 100 % des soins pour tous, en commençant par les enfants et les personnes dépendantes. Il faut aussi cesser d'asphyxier l'hôpital public, former plus de médecins et d'infirmières et favoriser la création de réseaux ville-hôpital. Enfin et surtout, le mode de fonctionnement de la Sécurité sociale doit être réformé en augmentant la part patronale et en la faisant bénéficier d'une cotisation additionnelle sur les revenus financiers modulée en fonction des politiques d'emploi et salariales des entreprises. Je ne pense pas que nous soyons très nombreux à faire ce genre de proposition. La plupart des candidats ne parlent que d'économies à faire, jamais des recettes nouvelles que l'on peut trouver. La France semble être dans l'incapacité d'endiguer l'épidémie de sida. Quels doivent être les axes d'une politique efficace de lutte contre le VIH, notamment en matière de prévention ciblée pour les homos? La France a été très en avance, mais depuis quelques années, malgré l'action des associations et des collectivités locales, l'État n'est plus à la hauteur. Il faut faire régulièrement des campagnes d'information et de sensibilisation. N'oublions jamais que, s'il n'y a pas de piqûre de rappel, la prévention épisodique ne sert à rien. Les jeunes qui découvrent la sexualité n'ont jamais vu d'images de malades du sida comme nous les avons découvertes dans les années 80. Les thérapies ont fait beaucoup de progrès et tant mieux. Mais ce n'est pas parce que cette maladie n'a plus de visage qu'elle n'existe pas. Les jeunes, homosexuels comme hétérosexuels, peuvent avoir tendance à croire que c'est une maladie d'hier. Alors, continuons à informer, et en attendantle futur vaccin, parlons des préservatifs masculin et féminin qui restent les meilleurs protections contre la diffusion de la maladie. Soyons explicites dansles campagnes d'information, les jeunes peuventet doivent comprendre. L'ensemble de la gauche est aujourd'hui favorable à l'égalité des droits. Qu'est-ce qui peut inciter les électeurs homos à voter pour vous, alors qu'après le 21 avril 2002, de nombreux électeurs disent vouloir "voter utile"? Je vous arrête tout de suite. Mon ambition n'est pas de collecter des voix de manière clientéliste parmi les différentes communautés. Je ne crois pas du tout, d'ailleurs, qu'il existe un vote homo. Mon programme s'adresse à toutes les citoyennes et tous les citoyens qui veulent changer durablement la France, faire du nouveau à gauche et battre la droite pour longtemps. L'égalité républicaine est selon moi antinomique du communautarisme, et c'est bien pour lutter contre le repli frileux sur soi, sur sa communauté, que je veux agir contre les discriminations. Et vous remarquerez que ce que je propose concernera les homosexuels comme les hétérosexuels, mais aussi toutes celles et tous ceux qui se sentent marginalisés, rejetés, discriminés par une société en crise qui préfère s'attaquer aux "autres", ou à l'image fantasmée de l'"autre",plutôt que d'affronter ses vrais problèmes de répartition des richesses et de droit à vivre dignement dans une société libre et protectrice. Moi, je veux affronter ces vrais problèmes.











