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François Bayrou: «L'union, c'est une union. Et le mariage est à côté.»

Par Thomas Doustaly samedi 21 avril 2007, à 00h00 | 1423 vues
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Le candidat de l'UDF joue les trouble-fêtes dans l'élection présidentielle. Depuis 2002, François Bayrou a admis certaines revendications des homos. Toujours opposé au mariage, il défend l'adoption simple pour les couples gays et lesbiens, dans cette interview exclusive à TÊTU.

Votre position a évolué sur l'adoption. En 2002, dans Têtu, vous disiez qu'il fallait aborder la question de l'adoption "avec prudence", sans vous prononcer sur une éventuelle évolution de la loi. Aujourd'hui, vous êtes favorable à l'adoption simple. Qu'est-ce qui vous a fait changer?
Deux choses. La première, c'est que j'ai été heurté par la signature par de nombreux élus, y compris de mon groupe, d'une pétition lancée par l'Entente parlementaire pour la défense du droit fondamental de l'enfant, qui disait en substance: "Les enfants ont droit à un père et une mère." Je me suis élevé, lors du congrès de l'UDF, contre la signature de cette pétition, qui m'a heurté. J'ai expliqué aux signataires que si un enfant a un père et une mère, tout va bien. Mais beaucoup d'enfants n'ont pas de père, par exemple, et je ne vais pas montrer du doigt des mères qui ont des enfants seules, et qui les élèvent, en leur disant que ce sont de mauvaises mères. Cela n'est pas bien. Je suis pour qu'on respecte les gens. Je connais beaucoup d'hommes et de femmes qui font partie de ces parents qui ont révélé ou découvert leur homosexualité après avoir eu des enfants. Ils élèvent plus de 300.000 enfants en France, et je sais qu'ils élèvent leurs enfants avec conscience, en y mettant tout leur coeur. Ce n'est pas toujours facile, naturellement, mais élever des enfants ce n'est pas facile non plus pour un couple hétérosexuel. J'ai voulu dire que je n'avais pas envie de manifester des sentiments péjoratifs à l'égard de ces parents, ou de les montrer du doigt. Concernant l'adoption simple, j'ai réfléchi à la situation des enfants. On dit qu'il y a aujourd'hui 30.000 enfants qui sont élevés par des couples homosexuels et qui n'ont pas d'autres liens de famille, soit qu'ils aient été mis au monde dans le cadre de ces couples par insémination artificielle, soit qu'ils aient été adoptés. J'ai bien compris que ces enfants n'avaient de lien de filiation qu'avec un seul des deux membres du couple homosexuel qui les élevait, et que si ce parent mourrait, il n'avait plus aucun lien avec l'autre. Je trouve que cela n'est pas juste. Il faut reconnaître ce lien d'éducation. Il se trouve qu'il y a un texte de loi, qui date de l'après-guerre de 1914-1918, qui est l'adoption simple et qui permet, si on l'aménage quelque peu, de reconnaître ce lien d'éducation par le deuxième parent. Et d'en faire un responsable de cette éducation, sans créer de lien de filiation au sens de père-mère. Je trouve qu'on a là un bon équilibre. Cela m'a valu bien des contestations au sein de mon parti, mais en disant cela, je me sens dans une position juste.

Vous allez être confronté, si vous êtes élu président de la République, à un problème de compatibilité de votre position avec celle des élus UDF et UMP membres de l'entente parlementaire. Sur cette question, et peut-être sur d'autres questions, seriez-vous prêt à faire des alliances avec la gauche à l'Assemblée nationale?

C'est tout le sens de ma campagne. Je veux sortir de ces affrontements stupides. Je veux des majorités d'idées, comme disait Mendès France. Je veux être capable de travailler avec des gens qui jusqu'à maintenant n'ont pas été du même bord que moi. Ce n'est pas que je m'y résigne, c'est que je le revendique. C'est le chemin que je propose pour la France. Autrement nous ne sortirons jamais des problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Vous restez opposé au mariage des homosexuels, et défendez la création d'une union civile signée en marie qui viendrait s'ajouter au pacs…
S'ajouter ou remplacer.

Pourquoi tenez-vous à cette différence? Politiquement et philosophiquement, qu'est-ce qui vous fait penser qu'on ne peut pas ouvrir le mariage aux couples de même sexe?
Je vais vous faire la réponse que je fais habituellement lorsque des militants homosexuels ou des amis homosexuels me posent cette question. Je réponds que je milite pour qu'il y ait un mouvement de compréhension de la société à l'égard des revendications que vous exprimez. Et je trouve qu'il faut, de votre part, un mouvement de compréhension réciproque. Car il y a beaucoup de Français pour qui le mot mariage signifie un homme et une femme. Cela vient de loin, il y a des dizaines de siècles derrière nous. La formule latine pour sceller une union, qui prononçait le mariage, c'était Ubi tu Gaius, ibi ego Gaia, "là où tu seras Gaïus, je serai Gaïa". Cette altérité entre masculin et féminin, pourquoi n'accepteriez-vous pas, dans le même mouvement de compréhension, que les hétérosexuels la gardent? Quel est le problème? Pour autant je pense vraiment que le Pacs est insuffisant, notamment au moment du décès du partenaire. Je suis donc favorable à la reconnaissance des couples homosexuels, avec des règles qui soient identiques à celles qui s'appliquent aux mariés hétérosexuels. Simplement, je dis: Comprenez aussi ceux qui sont sur l'autre rive. Je vous rappelle qu'en Grande-Bretagne, c'est ce qu'ils ont fait : cela ne s'appelle pas un mariage mais civil partnership. Nul ne pourra se sentir discriminé. Alors peut-être cette réponse apparaîtra-t-elle comme traditionaliste ou conservatrice. Je l'assume. J'ai fait du chemin, mais je ne renie pas cette institution: j'aime bien le mariage.

Est-ce par fidélité à la tradition catholique,  qui est assez présente dans votre électorat et dans votre culture personnelle?
Non. C'est dans ma culture, je suis catholique, mais je ne mélange pas les genres. Je suis un défenseur de la laïcité, qui fait une grande différence entre la foi et la loi. C'est une fidélité à la vision de millions de femmes et d'hommes qui investissent dans l'idée de mariage quelque chose d'infiniment précieux. Catholiques, musulmans, juifs, athées, qui peuvent venir de tous les milieux, notamment des plus populaires. Pour eux, le mot mariage signifie quelque chose de très important, qu'ils soient mariés ou pas. Je défends ce geste de compréhension réciproque.

Même si on est prêt à la compréhension réciproque, il reste une différence de mot entre une union et le mariage. Le PS dénonce notamment une union civile qui ne serait destinée qu'aux homosexuels, créant ainsi une discrimination.
Je n'ai pas approfondi le détail juridique de cette idée. Mais pourquoi ne pas imaginer qu'il y ait des gens qui ne veulent pas se marier et qui voudront l'union civile.

Dans ce cas, l'union civile que vous proposez ne doit pas s'adresser qu'aux homosexuels. À votre sens, doit-elle remplacer ou s'ajouter au Pacs?
Je ne suis pas absolument fixé. Mais j'ai une idée, et c'est une idée d'évolution de la société. Le Pacs a pour vocation d'offrir un cadre juridique à des gens qui décideront de vivre ensemble sans avoir des liens de couples. Par exemple, des frères et des soeurs, ou des personnes qui comprennent le risque de la vieillesse et de la solitude, et qui décident de se regrouper dans un pacte de solidarité pour partager ensemble leur quotidien, pour former une communauté de vie. Cette idée peut intéresser des gens qui n'ont pas de relations d'intimité mais qui simplement décident qu'ils vont faire un bout de chemin ensemble. L'État, la société devrait encourager ce genre de communauté de vie. Nous devons aller vers une société où les solidarités s'affirment au lieu de disparaître. Dans mon esprit, et vous voyez encore une fois que cela n'a rien de juridique à ce stade, le Pacs peut être ce lien-là. Il y aurait ainsi des strates d'engagements différents. L'union, c'est une union. Et le mariage est à côté. C'est important pour moi de reconnaître le droit de tous les couples. J'ai rencontré ce matin deux jeunes immigrés qui me disaient leur fierté de se marier et de fonder une famille.

Mais vous voyez bien qu'en disant cela, vous ne faites que renforcer l'idée que vous privez les homosexuels qui souhaitent se marier de quelque chose de précieux…
Excusez-moi, mais je suis ce que je suis. Je reconnais aussi la valeur de l'union civile. J'accepte d'avoir des contradictions et d'avoir fait du chemin.

Mais les députés UDF qui n'ont pas voté les dispositions visant à améliorer le Pacs n'ont pas fait le même. Voteront-ils pour l'union civile ou l'adoption simple?
Il est possible qu'il y ait des contradictions. J'avais insisté au sein de l'UDF pour que l'on vote sur ces sujets. Il y a des sensibilités très différentes à l'UDF, c'est une des familles politiques françaises qui a, originellement, la conception la plus traditionnelle de la vie. C'est la vérité, pourquoi ne pas le dire. Moi, j'ai fait du chemin. Mais je l'ai fait moi-même, je ne me suis pas rendu à une décision de parti. Pourtant, aujourd'hui, je suis sûr que j'ai une majorité de l'UDF avec moi.

Vous avez signé la pétition du comité Idaho appelant à une dépénalisation universelle de l'homosexualité. Pourquoi l'avoir fait? Et quel pourrait être selon vous le rôle de la France et de l'Europe sur cette question?
Je l'ai fait en connaissance de cause. Je ne signe jamais de pétition. J'en ai signé deux, celle-là et la pétition sur les prisons. Chaque fois, cela me coûte, car je considère que le rôle de l'élu ce n'est pas de signer des pétitions. C'est même presque ridicule: un élu, c'est fait pour prendre la parole à la tribune et pour voter, pour agir, pas pour pétitionner. Je l'ai fait parce que, vous voyez bien qu'il existe un clivage dans le monde. La pénalisation de l'homosexualité et la considération que l'homosexualité est un délit ou une faute, c'est quelque chose qui fait fracture. J'ai voulu dire qu'à mes yeux, c'est une question très importante. Oui, l'Europe et la France peuvent et doivent peser sur le reste du monde en la matière.

Lors de notre rencontre en 2002, vous aviez estimé qu'il était légitime de "traiter le problème" du taux de suicide élevé chez les jeunes homos. Comment jugez-vous le bilan de l'actuelle majorité en la matière. Que proposez-vous?
Je ne peux pas juger ce bilan, car je ne sais pas ce qui a été fait. Mais j'espère que des choses ont été faites. C'est une des choses les plus cruelles qui soit : la solitude de quelqu'un qui se découvre "différent" et qui ne le supporte pas. Un des jeunes animateurs de l'UDF, qui était un ami, a fait cela, il y a un an: il s'est jeté d'un pont, sans aucune explication. Je sais donc que cela existe, que c'est dur. J'ai vécu cela, donc j'y ai pensé. C'est très important de bâtir une société de compréhension mutuelle. Je pense que c'est une responsabilité du président de la République d'être capable de s'exprimer sur ces sujets, avec des termes sensibles. Peut-être cela vous paraît-il bizarre, car ce n'est pas institutionnel comme responsabilité. Mais c'est une responsabilité humaine. Quand vous êtes dans ces fonctions éminentes, vous exprimez, au nom de la société, l'attestation de sa compréhension. Je suis sûr qu'il y a la possibilité de montrer à des jeunes garçons et filles homosexuels que la vie, ce n'est pas facile tous les jours, mais que ce n'est pas une raison pour la perdre. C'est plus important de leur tenir ce discours que de leur dire que cela n'a aucune importance. Je ne sous-estimerai pas les difficultés que rencontrent les jeunes homosexuels.

Quelle est la responsabilité du chef de l'État en matière de lutte contre l'homophobie? Quel est, selon vous, le bilan de Jacques Chirac dans ce domaine?
Je pense que Jacques Chirac a une sensibilité sur ce sujet. Pour tout ce qui concerne les sujets dits de société, il a été un président qui a fait beaucoup pour conserver le lien social. Il n'a pas laissé la société dériver dans des antagonismes. C'est la responsabilité d'un chef d'État.

Quelles sont vos propositions en matière de lutte contre le sida, en particulier en ce qui concerne la prévention en direction des homosexuels? Quelle doit être la politique internationale de la France en direction des pays en voie de développement, particulièrement des pays d'Afrique?
Nous devons faire face à un drame africain, c'est indiscutable. Notamment pour l'accès aux médicaments. J'ai visité récemment l'association Pharmaciens sans frontières, à Clermont-Ferrand, avec une journée de réflexion et de contributions que nous avons faites ensemble sur l'accès aux médicaments. Ils sont assez fâchés par la manière dont sont faites les choses. Et je les soutiendrai là-dessus. Sur le premier point, je vous demande pardon de la réponse que je vais vous faire, mais vous avez, vous, une responsabilité très importante. Parce que la parole extérieure, la leçon donnée de l'extérieur est beaucoup moins efficace que le boulot fait par les associations : c'est de l'intérieur de la communauté homosexuelle, me semble-t-il, que doit venir l'essentiel de la prévention.

Mais la responsabilité de l'État en la matière reste entière. Jacques Chirac a accepté que des clips de prévention soient diffusés dans tous les lycées. Mais à cause des parents d'élèves, on s'est arrêté là. Ils n'ont pas voulu que la prévention entre dans les collèges. Or, vous le savez, la sexualité des adolescents ne commence pas en seconde. L'État a une grande responsabilité dans le discours de prévention en direction des jeunes.
Absolument, mais ce n'est pas un discours facile. Peut-être faut-il imaginer un type de films pour les collèges qui soit efficace et qui ne heurte pas la sensibilité des familles. Au ministère de l'éducation, quand j'y étais, on s'était mis d'accord pour que des préservatifs soient distribués au lycée.

Sur la question de l'égalité des droits entre homosexuels et hétérosexuels, on note un clivage entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, qui s'engage pour le mariage, l'adoption et la disparition de toutes les formes d'inégalités fondées sur l'orientation sexuelle. Dans ce clivage droite-gauche, très net, le centre que vous prétendez incarner est quasiment sur les mêmes positions que le candidat de droite. Où est le centre dans ces conditions?
J'ai fait du chemin. Dois-je vous rappeler les points de vue anciens de Ségolène Royal? Sur ce sujet, elle a évolué, sous plusieurs influences. Que chacun assume ses positions. J'assume les miennes.

Propos recueillis par Pierre Bergé et Thomas Doustaly

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