Elena : "Il me tient à distance."
À l'occasion du dossier sur les pères de lesbiennes dans "Têtu" n°112, actuellement en kiosques, nous publions une sélection de lettres qu'elles leur ont adressée pour régler leur compte ou leur parler, simplement.
"Je vis avec mon amie depuis 4 ans, c'est la première femme de ma vie. Avant elle, j'étais hétérosexuelle mais ça ne me satisfaisait pas. C'est avec elle que j'ai découvert l'amour, et le désir sexuel. Notre relation, même si elle n'est pas toujours facile, est très forte. Mes parents ont divorcé lorsque j'avais 2 ans et demi. C'est ma mère qui s'est alors occupée de mon éducation. Mon père est ce qu'on appelle un père absent. Depuis le divorce de mes parents, j'ai le sentiment qu'il s'est totalement désinvesti de son rôle de père, laissant à la toute puissance de ma mère les rôles de père et de mère. Je l'ai toujours vu, mais il n'a jamais joué son rôle. Il ne s'intéresse pas à moi, et j'en souffre beaucoup. Il n'y a aucun dialogue entre nous, on ne parle que de choses futiles... tout ce qui est du domaine des sentiments n'existe pas. Je ne ressens pas d'amour de sa part, j'ai plutôt le sentiment qu'il a peur de moi et qu'il essaie par tous les moyens de dominer et de contrôler nos échanges. J'ai l'impression très forte qu'il veut me tenir à distance de lui, qu'il ne veut pas qu'un lien se crée entre nous. Il a appris que j'étais homosexuelle quand j'avais 31 ans, il en avait 65. C'est moi qui le lui ai dit, il n'a absolument pas réagi et m'a proposé l'image d'un père qui accepte sans discuter. Les choses se sont gâtées par la suite. Lors d'une soirée chez lui et chez sa femme, ma copine et moi avons lancé le débat sur l'homosexualité. Nous avions besoin de savoir où ils en étaient dans leur degré d'acceptation. Quel ne fut pas notre choc d'entendre leurs opinions: nous sommes des "handicapées", et le fait que j'ai essayé durant 10 ans l'hétérosexualité n'est pas suffisant d'après mon père. Et sur l'homoparentalité, ils sont absolument contre car l'enfant risque de ne pas être équilibré ou pire de devenir homo lui aussi. Cette soirée a été dramatique, ma copine n'a pu retenir ses larmes et moi j'étais en état de choc. Une profonde douleur m'a habitée pendant des mois. Mon père revendique toujours le droit d'avoir ses opinions et moi je me sens niée dans mon orientation sexuelle. Mon psy m'a alors dit que ne reconnaissant tout simplement pas mon existence, au niveau inconscient de sa personne, il ne peut reconnaître ma sexualité à laquelle j'identifiais toute ma personne. Le temps a passé, les choses se sont tassées, on s'est revus et une deuxième soirée catastrophique a fini de couper les liens jusqu'à ce jour. C'était le jour de mon anniversaire, l'année dernière, en mai. J'habite en Suisse et début juin devait avoir lieu ce que l'on appelle une votation populaire sur l'instauration d'un Pacs en Suisse. Bien évidemment je n'ai pas résisté à demander à mon père ce qu'il allait voter, et il m'a dit, presque fièrement, qu'il allait voter non au Pacs sous prétexte qu'il n'était pas ouvert aux hétérosexuels! Inutile de vous dire le coup de couteau que j'ai reçu, étant toujours en demande de reconnaissance de ma sexualité, mais aussi de moi, sa fille! Ca a été dramatique! J'ai pleuré en cachette, ma copine a fait ce qu'elle a pu puis on a terminé la soirée comme si de rien n'était. J'ai ensuite envoyé un mail à mon père pour lui dire ma souffrance. Ça n'a fait qu'envenimer les choses. On ne s'est pas vus jusqu'en septembre puis je lui ai téléphoné pour essayer de lui parler. Je me sentais ouverte à partager des émotions. Je lui ai dit que je comprenais qu'il soit aussi blessé. Il n'a rien compris, on ne parlait pas la même langue! Je lui ai dit que j'avais mal de ne pas sentir qu'il s'intéresse à moi, que j'avais mal de ne pas avoir de père, il m'a reproché de ne pas m'intéresser à lui! Je lui ai alors simplement rappelé qu'il est, lui, mon père, et que je suis sa fille, et qu'il ne faut pas inverser les rôles. Enfin, je lui ai dit qu'il aurait mieux fait de ne pas avoir d'enfant, et il m'a alors répondu "peut-être"! On a fini par s'engueuler et je suis partie! Cette relation impossible me fait encore souffrir. Je manque d'un père qui m'aime, qui me le montre, qui s'intéresse à moi, j'ai envie qu'il me gueule dessus, qu'il m'engueule tout simplement pour sentir que j'existe pour lui, et au lieu de ça, rien. Le vide total. Le silence total. Je n'existe pas pour lui." Elena, 34 ans, Genève (Suisse)











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