Bruno Wiel revient sur son agression, et attend sereinement le procès
Victime d'une attaque homophobe extrêmement violente à Paris en juillet 2006, Bruno Wiel a été l'objet d'une attention médiatique hors du commun. Pour « Têtu», il raconte sa convalescence, et sa vie avant et depuis le drame.
Lorsque nous le rencontrons, en compagnie de l'un de ses frères, chez son avocate, à Paris, Bruno Wiel, 29 ans, est à un tournant de son parcours. Malgré les difficultés qu'il connaît encore pour s'exprimer, il nous raconte sa longue convalescence –qui est loin d'être terminée. Le 20 juillet dernier, il avait été aperçu pour la dernière fois au Banana café, dans le quartier des Halles, avant d'être découvert par des promeneurs le lendemain matin dans un parc de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), nu, le visage tuméfié et le thorax couvert de marques de coups. Bruno avait dû être placé en coma artificiel. Ses quatre agresseurs ont été arrêtés et sont actuellement en détention. Certains éléments de l'enquête pourraient laisser penser que le choix de la victime, un homosexuel, était volontaire, mais Bruno ne peut pas parler de ce qui s'est passé cette nuit-là avant son procès, qui aura lieu dans plusieurs mois. L'avocate, Me Maltet, prévient « qu'il lui faudra du temps pour tout digérer ».
Comment allez-vous ?
Mieux. Je suis content de la route déjà faite. Mais il me manque encore des dents –j'ai eu la mâchoire cassée– et une partie de mon cerveau ne fonctionne pas bien, ce qui m'empêche de focaliser mon attention. J'ai aussi des troubles de la mémoire. Au moins, mon état me permettra d'aller jusqu'au procès, et je ne risque plus ma vie. Je réalise que je devrais être mort, puisque c'est le premier diagnostic qui avait été annoncé à ma famille.
Quelle était votre vie avant l'agression ?
J'avais une vie banale d'homo sans problème. Je vivais à Paris, j'étais gestionnaire de paie, c'est-à-dire que j'établissais les salaires dans un bureau d'études. Je donnais aussi un coup de main dans la boulangerie de ma tante. Je sortais tous les soirs, notamment au Banana café. J'avais toujours la pêche, je pouvais faire plusieurs nuits blanches d'affilée et toujours assurer au boulot pendant la journée. Un mode de vie qu'on me reproche parfois aujourd'hui. On me dit : « C'est normal, regarde-toi, tu as l'air d'un pédé, tu avais dû les provoquer. » C'est insupportable. Et contrairement à ce qu'on a dit de moi, je ne suis pas un mec facile. J'avais du succès, j'aimais beaucoup le sexe, mais c'est toujours moi qui ai choisi avec qui. J'avais raisonnablement conscience des risques qu'on a à se retrouver seul dans un bar, comme je l'étais ce soir-là parce qu'un ami venait de me laisser au Banana. Ensuite, il y a donc l'agression, que vous ne pouvez pas aborder pour le moment.
Comment s'est passée votre sortie du coma ?
J'ai été très longtemps hospitalisé sans savoir pourquoi. Mon agression était si violente que personne, ni les médecins ni ma famille, n'osaient m'en parler franchement. Quand j'ai appris ce qui s'était vraiment passé, en lisant les coupures de presse, j'ai bien sûr pris une grande claque dans la gueule. Et encore maintenant, je ne connais pas encore tous les traitements que j'ai subis. Il y a des choses que j'ai devinées en voyant les marques sur mon corps.
Avez-vous senti l'attention énorme qui s'est portée sur vous l'été dernier ?
Il a fallu gérer en même temps la rééducation et la douleur d'avoir un corps qui n'était pas en état de fonctionner, et l'emballement autour de moi. Lorsque la nouvelle de mon agression a été reprise dans les médias, accompagnée de ma photo, ça a été le raz-de-marée dans la boulangerie de ma tante. Des faux clients venaient tenter de m'apercevoir, ils me confondaient avec mon frère et répandaient la nouvelle que j'allais bien… Tout cela a rendu les choses encore plus difficiles à vivre.
Comment vivez-vous actuellement ?
À ma sortie de l'hôpital, j'ai commencé par vivre chez ma mère. J'ai toujours été très proche de mes deux autres frères et on s'apprête maintenant tous les trois à se rapprocher de notre maman, en Normandie. J'ai eu la chance d'avoir une famille soudée autour de moi. Je vais maintenant me recentrer sur elle, et faire le ménage parmi mes soi-disant amis, pour qui je n'étais rien d'autre qu'un porte-monnaie ou une belle paire de fesses, et qui m'ont laissé tomber depuis. Je veux redevenir autonome et m'en sortir par moi-même. Alors qu'avant je restais facilement enfermé toute la journée pour surfer sur internet, aujourd'hui j'ai besoin de sortir tous les jours, comme si je recouvrais ma liberté.
Pourquoi ce besoin de vous exprimer aujourd'hui ?
Pour que les homosexuels soient beaucoup plus vigilants lorsqu'ils sortent non-accompagnés ou sur un lieu de drague. Il faut toujours qu'un ami soit au courant de l'endroit où l'on va. C'est tombé sur moi ce soir-là, cela aurait pu arriver à d'autres. Si je parle, c'est aussi parce que je ne supporte plus qu'on parle à ma place. Il y a une multitude de blogs, de sites internet me concernant. On trouve même sur certains sites des photos de ma pierre tombale ! Je tiens à rassurer tous les gens qui se sont inquiétés, je ne suis pas mort. Et je suis soulagé de pouvoir aujourd'hui me réapproprier mon histoire.











