Balzac, la tante et le célibataire
Michael Lucey, professeur de l'université de Berkeley, publie une magistrale étude des romans de Balzac. Il y analyse l'importance des formes sociales de la sexualité dans lesquelles évoluent les personnages de La Comédie Humaine.
Ce n'est pas l'art qui imite la vie, disait Wilde, mais la vie qui imite l'art. Et plus précisément : " La littérature anticipe toujours sur la vie, elle ne l'imite pas. Le XIXe siècle, tel que nous le connaissons, est en grande partie une invention de Balzac. Nos Lucien de Rubempré, nos Rastignac et nos du Marsay firent leur première apparition sur la scène de La Comédie Humaine ". Comme le rappelle M. Lucey à la suite de Wilde, nous ne devons pas seulement à Balzac l'invention de personnages légendaires: Lucien de Rubempré, Vautrin, Rastignac. Ceux-ci sont sont, bien sûr, des icônes de la littérature gay. Mais l'importance de ces personnages illustre aussi à quel point Balzac, sociologue avant la sociologie, s'est intéressée à la sexualité - et en a façonné, pour longtemps, la perception sociale. Les romans de Balzac apparaissent alors comme une formidable mise en question du " roman familial ". Balzac aurait en effet été amené à réfléchir sur la manière dont les structures familiales et la sexualité, l'homosexualité sont liées entre elles. Car on ne peut évoquer Vautrin, Rastignac, sans réfléchir à la manière dont ceux qui sont exclus des structures familiales ordinaires recréent des formes d'intimité, et jusqu'à un certain point, des formes de famille élargie ou dissidente, par référence aux structures familiales normatives, mais en en proposant d'autres versions, puisqu'elles incluent d'autres formes de désirs, de sexualité, et même d'échanges, de transactions économiques. C'est ainsi, en effet, qu'on verra le fascinant, et célébrissime personnage criminel de Vautrin (dans le Père Goriot), s'attacher à nouer des relations d'affection quasi-paternelle avec Rastignac (lui offrant d'en faire son héritier) – pour ensuite, dans des pages des Illusions Perdues restées célèbres, présenter à Lucien de Rubempré cet étrange et funeste " pacte " filial, d'amour et d'argent mêlés, qui mènera Lucien à sa perte finale (dans Splendeurs et Misères des Courtisanes).On s'explique mieux alors l'intérêt obsessionnel que porte Balzac aux formes sociales, qui contribuent à façonner la perception des relations entre personnes du même sexe. Que serait en effet la sexualité, si elle n'était pas liée à l'héritage, et donc à tout le système d'alliance de la famille hétérosexuelle bourgeoise, que viennent perturber les "ratés de la famille" ? C'est encore cette question que Balzac aborde à travers les personnages de la cousine vieille fille, ou du vieux cousin célibataire, La Cousine Bette et Le Cousin Pons. Si, dans ce roman de Balzac, la relation affective qui existe entre Pons et Schmucke, son " ami ", est perçue comme aussi déviante par les autres personnages, c'est qu'elle est, certes, une relation entre personnes du même sexe. Mais c'est d'abord qu'elle ne peut être reconnue à l'intérieur des structures de l'héritage familial bourgeois, que venait tout juste de définir le Code Napoléonien (et où Balzac a, de fait, puisé l'enjeu de nombre de ses intrigues). Les personnages de Balzac apparaissent alors comme des porteurs de capital économique ou culturel, mais aussi, en fonction de la position qu'ils occupent dans la structure familiale, comme des agents sexuels de conservation ou de subversion de cette structure – soit qu'ils s'orientent, à travers les affections qu'ils nouent, vers la conservation de ce capital à l'intérieur de la famille, soit qu'ils se dirigent vers un autre type de relations, et donc de dissolution de ce capital hors de la famille légitime. Enfin, l'auteur insiste sur les multiples pratiques culturelles de résistance que les parias de l'ordre familial ont inventé face à l'ordre social, juridique, sexuel. C'est ainsi que M. Lucey réinterprète les tensions entre les différentes formes sociales de lexique employés pour désigner la sexualité des personnages, qu'elles soient empruntées au langage de l' "amitié" aristocratique et noble (de manière à contourner l'ordre sexuel bourgeois) - ou au contraire, lorsqu'il rappelle que le mot de " tante ", véritable invention de Balzac en littérature, provient de l'argot des prisons et du monde du crime (le mot de "tante", dont Proust, et Genet bien sûr, sauront retrouver l'usage glorieux). La boucle est bouclée lorsque, du vivant même de Balzac, le nom des personnages de La Comédie Humaine en vient à s'imposer pour nommer la sexualité d'un personnage réel: on parle à la fin du XIXè siècle d'un " Rubempré ", d'un "Vautrin". Ce sont donc toutes ces formes sociales de relations entre personnes de même sexe, et ces formes d'affection socialement dissidentes que Balzac imposa à la perception commune de ses contemporains et, parfois même, magnifia dans ses multiples personnages. Et l'on comprend mieux dès lors l'émotion réelle de Wilde encore, qui déclarait: "L' un des événements le plus tragique de ma vie fut la mort de Lucien de Rubempré". Les Ratés de la Famille. Balzac et les formes sociales de la sexualité, de Michael Lucey, trad. de l'américain par D. Eribon, Fayard, 362 p., 23 e.











