Une Fête de la Musique en sourdine dans le Marais?
Les installations que les bars du Marais souhaitaient mettre en place pour la Fête de la Musique sont interdites. Un refus symptomatique des tensions que subissent les établissements gays de ce quartier.
Décidément, les années se suivent et se ressemblent. Cette fois encore, et pour la deuxième année consécutive, les bars du Marais qui ont déposé à la préfecture de police de Paris une demande d'autorisation d'installation de matériels exceptionnels sur la voie publique, ou s'apprêtaient à le faire, se sont vus interdire les sonorisations dans la rue pendant la Fête de la Musique. Seraient concernés, notamment, le Cox, le Oh! Fada, le Quetzal, l'Open café et le Carré. Convocations du commissaire Mais comme si cela ne suffisait pas, et "souhaitant éviter la généralisation d'un phénomène d'occupation complète de la voie publique", selon la préfecture de police, le commissaire central du 4e arrondissement, M. Jacques Rigon, a convoqué un grand nombre de gérants d'établissements du quartier pour s'assurer que ces derniers respecteraient à la lettre les restrictions qu'il compte faire respecter le jour J. Et depuis maintenant deux ans, les règles sont extrêmement précises: si les sonos sont autorisées dans les bars, les baffles ne doivent pas être orientées vers la rue! "En-dehors de ça, on ne peut plus faire grand chose, et lors de la convocation, le commissaire nous a juste dit qu'il fallait être "raisonnable", raille un gérant. De son côté, la maire (PS) du 4e arrondissement, Dominique Bertinotti, soutient sans réserve M. Rigon: "Je me déclare solidaire du commissaire qui rencontre régulièrement les associations de commerçants. Nous travaillons en concertation avec lui pour éviter qu'un certain niveau sonore ne soit franchi lors de la fête. Le but n'est bien sûr pas d'interdire l'espace public!" "Surenchère de décibels" Dominique Bertinotti ajoute: "Après, effectivement, il existe des discussions rudes avec certains commerçants, mais selon moi, il n'y a pas que le chiffre d'affaires qui devrait prévaloir! Quand un commerçant dépose la même demande à la préfecture d'une année sur l'autre alors que l'année dernière on le lui avait refusée, j'appelle cela de la provocation, ce n'est plus de la négociation! Concernant la rue des Archives, j'attends que les différents établissements se mettent d'accord entre eux pour éviter la surenchère de décibels, car il ne faut pas être naïf: qui fera le plus de bruit rassemblera le plus de clients, il y a un enjeu économique derrière tout ça." Or, à la préfecture de police, c'est la sécurité sur la voie publique qui semble être la préoccupation principale. Selon un fonctionnaire, "ces dernières années il y avait un nombre toujours plus grand de gens qui venait dans le quartier pour la Fête de la Musique, et ça nous a parfois donné des sueurs froides comme lorsqu'une année un camion du Samu fut bloqué pendant 20 minutes dans la foule!" Cette question de l'accessibilité des secours au quartier est ainsi évoquée pour justifier que les rues étroites du Marais n'aient jamais été fermées ces dernières années à la circulation durant la Fête de la Musique. Plaintes des associations de riverains Mais, en réalité, la fermeté des autorités depuis deux ans s'explique par la multiplication de plaintes pour nuisance sonore à l'encontre des établissements de fête dans le quartier. "En ce qui concerne le 21 juin, nous sommes dans une situation de blocage, il ne faut pas oublier que c'est un espace très habité, rappelle elle-même Dominique Bertinotti, et sans faire de la musique de chambre, il faut éviter de rendre la situation ingérable. Bref, faire de la musique, mais pas forcément de la musique très fort!" Effectivement, tout est dans la nuance… D'autant plus que, depuis la mise en place de l'interdiction de fumer en janvier dernier, la situation s'est considérablement tendue: les rassemblements des fumeurs invétérés sur les trottoirs sont de plus en plus mal perçus par certaines associations de riverains. Ce qui pourrait expliquer l'excès de zèle de certains. Comme en a fait l'amère expérience Éric Labbé, DJ et disquaire, qui avait déposé une demande d'autorisation afin d'installer des platines et des enceintes sur le trottoir de la rue Quincampoix (Paris 4e également), devant l'échoppe, extension du bar le Troisième Lieu, et à qui un fonctionnaire de la préfecture de police a rétorqué au téléphone: "La Fête de la Musique est consacrée à la "musique vivante" et les disc-jockeys n'y sont pas assimilés." Suite à la parution d'un article dans Libération, et à l'intervention de Christophe Girard, l'adjoint au maire de Paris chargé de la Culture, et par ailleurs élu du 4e arrondissement, auprès de la préfecture de police, Éric Labbé sera finalement autorisé à mixer demain soir… "Retrouver un point d'équilibre" Quoi qu'il en soit, "depuis quelque temps, les associations de riverains ne cessent de déposer des plaintes, confirme Gérard Siad, président du Sneg, le Syndicat national des entreprises gaies, l'hostilité contre les établissements est grandissante, notamment depuis l'interdiction de fumer. Dans ce contexte, la Fête de la Musique est un élément aggravant… Mais notre plus grande hantise est la sanction administrative, de l'amende à la fermeture pure et simple. C'est pourquoi nous travaillons régulièrement avec le commissariat notamment en multipliant les réunions. Et depuis deux ans, je dois dire que les établissements ont été exemplaires, il n'y a eu aucune sanction. Mais devant les besoins des uns et des autres, nous devons effectivement retrouver un point d'équilibre, et à travers un accompagnement institutionnel, sortir des tensions." Ainsi, le réaménagement de la rue des Archives semble ainsi à l'étude du côté de la mairie et de la préfecture, et l'expérimentation le dimanche après-midi de la fermeture du quartier à la circulation est également envisagée… Il était temps! Mais aujourd'hui, les riverains du 4e semblent se soucier davantage de quelques fumeurs que de la circulation automobile… Et dans l'une des plus grandes capitales d'Europe, la démocratie de voisinage a encore de beaux jours devant elle. Ce qui n'est pas le cas des nuits festives…











