Yves Bonnefoy, héraut de Rimbaud
Poète lui-même, critique et professeur honoraire au Collège de France, Yves Bonnefoy avoue «une grande affection» pour Rimbaud chez qui, selon lui, l'espérance poétique est indissociable de la lucidité. D'où la nécessité de le relire, plus pressante que jamais.
L'immense poète Yves Bonnefoy, également critique, traducteur de Shakespeare et professeur au Collège de France, vient de publier une version, augmentée, d'un magnifique livre consacré à Rimbaud. Il ne revient pas seulement sur la véritable révolution que Rimbaud a imposée au langage, mais consacre aussi de sublimes pages à l'enfance du poète, ses rêves, sa volonté de bonheur et d'inconnu, de « dérèglement de tous les sens ». C'est là que Rimbaud aurait rencontré la question de la poésie, aussi bien que celle de la sexualité.
Faut-il, quand il s'agit de Rimbaud, interroger son œuvre comme autant de «fragments d'autobiographie» ?
Oui, il est tout à fait essentiel de comprendre que Rimbaud n'a pas écrit de «textes», comme Mallarmé ou même Baudelaire: de textes, c'est-à-dire d' objets verbaux, supposés valoir parmi d'autres de même sorte dans l'histoire d'une littérature. Même dans les Illuminations, qui semblent se refermer sur quelques lignes souvent énigmatiques, pour se prêter ainsi à des interprétations diverses, il faut une fois encore écouter les questions que Rimbaud se pose à lui-même, avec inquiétude, parfois angoisse, dans des mots qui n'ont d'autre fin que de l'aider à penser alors avec les moyens de la poésie, figures ou images.
Mais je ne parlerais pas pour autant de fragments d'autobiographie, car ce serait donner l'impression que Rimbaud se prend pour objet d'observation, d'interprétation. Ce qu'il fait, ce qu'il a toujours fait, c'est attendre de sa parole qu'elle modifie ce qu'il est, qu'elle lui donne plus de ressources, de force, même davantage d'être. Et il cessera d'écrire dès qu'il en viendra à croire, à tort peut-être, que cette transmutation de soi ne peut plus se faire.
La poésie de Rimbaud marque une césure, une crise dans la sensibilité moderne, dans le rapport au langage...
Ce travail sur soi, c'est bien, en effet, un nouveau rapport au langage, puisqu'il ne s'agit plus de dire, ou d'analyser un sentiment, une pensée, perçus comme antérieur à cette expression, mais de produire des façons d'être au moyen d'un travail sur les mots, devenus objets d'expérimentions sur la vie autant que sur eux-mêmes. Par exemple, quand Rimbaud veut «se faire voyant», il cherche à soumettre la parole à ce bouleversement qu'est l'association des voyelles et des couleurs, laquelle fait entrer le noir ou le vert ou le rouge dans le vocable pour y bousculer la notion qu'il porte et ainsi désorganiser le discours traditionnel. Personne n'avait écrit comme cela. Et personne non plus n'avait perçu, ressenti, comme cela. Si bien que Rimbaud pouvait estimer que cette nouvelle façon d'écrire allait libérer un rapport au monde, plus instinctif, que ce discours refoulait ; et rendre ainsi l'homme et la femme à leur possible «vraie vie».
La crise de la sensibilité moderne dont témoigne Rimbaud serait-elle, avant tout, une crise de la sensibilité amoureuse ?
Assurément. Rimbaud est tout entier sur ce plan. Soleil et chair, son premier grand poème, est un hymne à l'amour universel, compris comme indissolublement union des âmes et satisfaction des sens ; et vite il va s'indigner du désastre qu'a subi l'Occident quand le christianisme a dissocié ces deux composantes de l'être au monde. C'est pour cela qu'il s'écrie: «L'amour est à réinventer.»
En quel sens l'homosexualité est-elle liée, chez Rimbaud, au travail poétique ?
L'homosexualité chez Rimbaud doit être comprise en sa relation avec sa vocation poétique. Le but de la poésie est de dégager le rapport au monde et à la vie du voile de généralités et d'abstractions qu'a jeté sur eux notre pensée par concepts, et sa méthode est de dénoncer pour ce faire les idéologies qui découlent de cette lecture appauvrie. Et comme la condamnation de l'homosexualité est une de ces idéologies, Rimbaud se ressent, à bon droit, poète, en assumant cette façon d'être. Il comprend, d'instinct, que ce qui passe pour une déviance peut et doit être employé comme un levier pour renverser le fatras d'aliénations et d'erreurs qui voue au malheur la société.
Mais pour autant il ne le fait pas par une déclaration publique qui le reconduirait au plan d'un débat d'idées, car il a d'abord à vivre cette assomption en lui-même, en se délivrant des préjugés et des interdits que son éducation a imposés à son cœur en cela «infirme». Et ce travail n'en est que plus poésie, car il doit se faire au plus intime de sa pensée, de son imagination, de ses perceptions, ce qui se joue donc dans sa parole, qui d'ailleurs parlera du coup de façon directe et profonde à d'autres que lui, ses proches. C'est une lutte qu'on peut bien dire héroïque, une part de la tâche de ces «horribles travailleurs» qu'il salue dans sa lettre dite «du Voyant».
Quelle est la nature de son rapport à Verlaine?
Celui-ci est poète, mais faible et inconséquent, et ne se retrouve homosexuel, certains jours, que pour la seule satisfaction de ses sens. Et Rimbaud, qui l'estime, lui demande, entre autres choses, de faire comme lui de son homosexualité un moyen de la vérité, et de rénovation de la société, en échange de quoi il s'engage à le rendre à son «état primitif de fils du soleil». Verlaine comprend mais n'est pas assez fort pour suivre, d'où les heurts, les malentendus et les admirables pages de Vierge folle où Rimbaud fait parler son ami en s'identifiant avec lui.
Notons ceci. Rimbaud parle de «charité» quand il tente d'inculquer à Verlaine ce que j'ai dit de son héroïsme. La vraie charité est bien, en effet, ce qui oblige l'autre à grandir. Mais on voit en ce point un autre aspect de l'assomption de l'homosexualité par lui. Dans sa précédente tentative de bouleversement de l'orthodoxie morale et sociale, la désorganisation des mots, il avait abouti à des hallucinations, c'est-à-dire à la solitude, ce qui faussait son jugement sur les autres, et en particulier les femmes qu'il en venait à railler et même injurier, alors qu'auparavant il les voyait correctement, comme des victimes de l'état présent de la société, qui demain pourraient être des partenaires dans le travail poétique. Maintenant, dans son rapport à Verlaine, il a rétabli le contact avec ces autres, et l'homosexualité est donc déjà pour lui un retour à la vie sociale. Ce qui ne signifie pas que le lourd fardeau de contraintes, d'inhibitions qui pèse sur lui depuis l'enfance lui permettra d'aller loin sur cette voie.
Notre besoin de Rimbaud, d'Yves Bonnefoy, Le Seuil, 453 pages, 22 euros.
On pourra également relire Rimbaud dans une nouvelle édition des Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1152 pages, 42,50 euros.
Photo extraite de la série Rimbaud in New York 1978-1979 de David Wojnarowicz.












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De Numa
Incroyable que Bonnefoy donne une interview à Têtu.
J'aimerais bien savoir comment ça s'est fait : Bonnefoy a demandé, ou Tetu a proposé ?