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Yves Bonnefoy, héraut de Rimbaud

Par Gildas Le Dem dimanche 27 septembre 2009, à 10h11 | 3784 vues
Plus de: Rimbaud, Yves Bonnefoy

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Poète lui-même, critique et professeur honoraire au Collège de France, Yves Bonnefoy avoue «une grande affection» pour Rimbaud chez qui, selon lui, l'espérance poétique est indissociable de la lucidité. D'où la nécessité de le relire, plus pressante que jamais.

L'immense poète Yves Bonnefoy, également critique, traducteur de Shakespeare et professeur au Collège de France, vient de publier une version, augmentée, d'un magnifique livre consacré à Rimbaud. Il ne revient pas seulement sur la véritable révolution que Rimbaud a imposée au langage, mais consacre aussi de sublimes pages à l'enfance du poète, ses rêves, sa volonté de bonheur et d'inconnu, de « dérèglement de tous les sens ». C'est là que Rimbaud aurait rencontré la question de la poésie, aussi bien que celle de la sexualité.

Faut-il, quand il s'agit de Rimbaud, interroger son œuvre comme autant de «fragments d'autobiographie» ?
Oui, il est tout à fait essentiel de comprendre que Rimbaud n'a pas écrit de «textes», comme Mallarmé ou même Baudelaire: de textes, c'est-à-dire d' objets verbaux, supposés valoir parmi d'autres de même sorte dans l'histoire d'une littérature. Même dans les Illuminations, qui semblent se refermer sur quelques lignes souvent énigmatiques, pour se prêter ainsi à des interprétations diverses, il faut une fois encore écouter les questions que Rimbaud se pose à lui-même, avec inquiétude, parfois angoisse, dans des mots qui n'ont d'autre fin que de l'aider à penser alors avec les moyens de la poésie, figures ou images.

Mais je ne parlerais pas pour autant de fragments d'autobiographie, car ce serait donner l'impression que Rimbaud se prend pour objet d'observation, d'interprétation. Ce qu'il fait, ce qu'il a toujours fait, c'est attendre de sa parole qu'elle modifie ce qu'il est, qu'elle lui donne plus de ressources, de force, même davantage d'être. Et il cessera d'écrire dès qu'il en viendra à croire, à tort peut-être, que cette transmutation de soi ne peut plus se faire.

La poésie de Rimbaud marque une césure, une crise dans la sensibilité moderne, dans le rapport au langage...
Ce travail sur soi, c'est bien, en effet, un nouveau rapport au langage, puisqu'il ne s'agit plus de dire, ou d'analyser un sentiment, une pensée, perçus comme antérieur à cette expression, mais de produire des façons d'être au moyen d'un travail sur les mots, devenus objets d'expérimentions sur la vie autant que sur eux-mêmes. Par exemple, quand Rimbaud veut «se faire voyant», il cherche à soumettre la parole à ce bouleversement qu'est l'association des voyelles et des couleurs, laquelle fait entrer le noir ou le vert ou le rouge dans le vocable pour y bousculer la notion qu'il porte et ainsi désorganiser le discours traditionnel. Personne n'avait écrit comme cela. Et personne non plus n'avait perçu, ressenti, comme cela. Si bien que Rimbaud pouvait estimer que cette nouvelle façon d'écrire allait libérer un rapport au monde, plus instinctif, que ce discours refoulait ; et rendre ainsi l'homme et la femme à leur possible «vraie vie».

La crise de la sensibilité moderne dont témoigne Rimbaud serait-elle, avant tout, une crise de la sensibilité amoureuse ?
Assurément. Rimbaud est tout entier sur ce plan. Soleil et chair, son premier grand poème, est un hymne à l'amour universel, compris comme indissolublement union des âmes et satisfaction des sens ; et vite il va s'indigner du désastre qu'a subi l'Occident quand le christianisme a dissocié ces deux composantes de l'être au monde. C'est pour cela qu'il s'écrie: «L'amour est à réinventer.»

En quel sens l'homosexualité est-elle liée, chez Rimbaud, au travail poétique ?
L'homosexualité chez Rimbaud doit être comprise en sa relation avec sa vocation poétique. Le but de la poésie est de dégager le rapport au monde et à la vie du voile de généralités et d'abstractions qu'a jeté sur eux notre pensée par concepts, et sa méthode est de dénoncer pour ce faire les idéologies qui découlent de cette lecture appauvrie. Et comme la condamnation de l'homosexualité est une de ces idéologies, Rimbaud se ressent, à bon droit, poète, en assumant cette façon d'être. Il comprend, d'instinct, que ce qui passe pour une déviance peut et doit être employé comme un levier pour renverser le fatras d'aliénations et d'erreurs qui voue au malheur la société.

Mais pour autant il ne le fait pas par une déclaration publique qui le reconduirait au plan d'un débat d'idées, car il a d'abord à vivre cette assomption en lui-même, en se délivrant des préjugés et des interdits que son éducation a imposés à son cœur en cela «infirme». Et ce travail n'en est que plus poésie, car il doit se faire au plus intime de sa pensée, de son imagination, de ses perceptions, ce qui se joue donc dans sa parole, qui d'ailleurs parlera du coup de façon directe et profonde à d'autres que lui, ses proches. C'est une lutte qu'on peut bien dire héroïque, une part de la tâche de ces «horribles travailleurs» qu'il salue dans sa lettre dite «du Voyant».

Quelle est la nature de son rapport à Verlaine?
Celui-ci est poète, mais faible et inconséquent, et ne se retrouve homosexuel, certains jours, que pour la seule satisfaction de ses sens. Et Rimbaud, qui l'estime, lui demande, entre autres choses, de faire comme lui de son homosexualité un moyen de la vérité, et de rénovation de la société, en échange de quoi il s'engage à le rendre à son «état primitif de fils du soleil». Verlaine comprend mais n'est pas assez fort pour suivre, d'où les heurts, les malentendus et les admirables pages de Vierge folle où Rimbaud fait parler son ami en s'identifiant avec lui.

Notons ceci. Rimbaud parle de «charité» quand il tente d'inculquer à Verlaine ce que j'ai dit de son héroïsme. La vraie charité est bien, en effet, ce qui oblige l'autre à grandir. Mais on voit en ce point un autre aspect de l'assomption de l'homosexualité par lui. Dans sa précédente tentative de bouleversement de l'orthodoxie morale et sociale, la désorganisation des mots, il avait abouti à des hallucinations, c'est-à-dire à la solitude, ce qui faussait son jugement sur les autres, et en particulier les femmes qu'il en venait à railler et même injurier, alors qu'auparavant il les voyait correctement, comme des victimes de l'état présent de la société, qui demain pourraient être des partenaires dans le travail poétique. Maintenant, dans son rapport à Verlaine, il a rétabli le contact avec ces autres, et l'homosexualité est donc déjà pour lui un retour à la vie sociale. Ce qui ne signifie pas que le lourd fardeau de contraintes, d'inhibitions qui pèse sur lui depuis l'enfance lui permettra d'aller loin sur cette voie.

Notre besoin de Rimbaud, d'Yves Bonnefoy, Le Seuil, 453 pages, 22 euros.
On pourra également relire Rimbaud dans une nouvelle édition des Œuvres complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1152 pages, 42,50 euros.

Photo extraite de la série Rimbaud in New York 1978-1979 de David Wojnarowicz.

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9 réactions de la communauté

 
Numa

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De Numa

Le 27 septembre à 19h36

Incroyable que Bonnefoy donne une interview à Têtu.

J'aimerais bien savoir comment ça s'est fait : Bonnefoy a demandé, ou Tetu a proposé ?

 
Numa

0

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De Numa

Le 27 septembre à 19h36

Incroyable et très bien, au passage.

 
Sorgsvart

0

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De Sorgsvart

Le 27 septembre à 21h40

D'un simple avis personnel, je n'ai jamais apprécié les vers de Rimbaud, et n'ai jamais compris son statut de poète "hors du commun".
Son verbe ne me touche pas.

En reste tout de même un poète majeur de la littérature française.

 
hector dumas

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De J_P_M

Le 28 septembre à 15h01

Même pas le "Sonnet du trou du cul", écrit à quatre mains, si je puis dire, avec Verlaine ?

 
hector dumas

0

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De NémoGizmo

Le 28 septembre à 15h14

arf :o))
... j'allais le dire!

 
hector dumas

0

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De adam2lille

Le 28 septembre à 18h45

Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d’amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu’au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
À travers de petits caillots de marne rousse
Pour s’aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s’aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C’est l’olive pâmée, et la flûte caline ;
C’est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !
Albert Mérat.
P. V. ─ A. R.

 
J_P_M

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De J_P_M

Le 28 septembre à 15h02

"La nécessité de le relire, plus pressante que jamais".

Hé ho ! Quelqu'un ici sait écrire autrement qu'à coups de clichés ?

 
gabar/ cherche tchat now

0

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De gabar/ cherche tchat now

Le 28 septembre à 15h06

A propos de Rimbaud arthur, lisez le livre sublime et immense :"le temps des assassins", il est question d'un essai transcendant, d'Henri Miller qui découvre Rimbaud pour le traduire en anglais, afin de le donner à lire aux états-unis d'amérique. " C'est juste maintenat que nous sommes au bord du précipice que nous pouvons réaliser que "tout ce que nous avons appris est faux". Cette déclaration destructrice se vérifie chaque jour et en tout lieu: sur les champs de bataille, dans les laboratoires, à l'usine, dans la presse, à l'école, à l'église.
Ce livre n'est plus édité, néanmoins je pense que par internet ou chez les bouquinistes, il reste possible, en 10/18 par exemple.

 
leia

0

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De leia

Le 04 octobre à 12h29

@ J_P_M

JPM, ça va plus loin c'est pire, Rimbaud et l'admiration pour Rimbaud c'est le consensus Rimbaud c'est l'idole obligatoire
tout ce qui s'écrit sur Rimbaud - y compris et surtout ce que sort Bonnefoy - relève du cliché voire du pire poncif. Je vous donne le lien de ce qu'écrit Agnès une amie ça donne à réfléchir non ?

extrait : " La statue de Rimbaud domine le XXe siècle. Rimbaud devient le symbole de l’aventure littéraire, et au-delà même, l’allégorie de l’expression et de l’expansion vitale de l’être.

"Le collège enseigne le “poète aux semelles de vent”. Plus d’un adolescent se sent encore frère de ce marginal en révolte. Des Illuminations fleurissent un peu partout. L’expérience rimbaldienne est l’alchimie absolue, le nec plus ultra de l’audace libératrice, en matière de création poétique. Au nom magique de “poésie” l’école surréaliste vient à annexer à peu près toutes les expériences possibles - même si sous la férule du jeune homme audacieux et libérateur, jamais tant d’anathèmes, d’oukases et d’excommunications esthétiques ne sont prononcés qu’au cours de ces années 1920…

"Bien sûr il est commode de mettre les morts dans son camp, de s’en faire des alliés d’autant plus puissants que virtuels. Rien n’empêche toutefois d’imaginer le pire.

"Imaginons Rimbaud assistant à son intronisation.

"L’invention poétique - l’invention artistique (comme politique, comme scientifique) - ne s’est jamais bornée à l’admiration docile. Elle est faite de conquêtes et de remises en cause. Explorer, élargir l’univers des sensations humaines passe même le plus souvent par le bris des anciennes idoles.

"Car nous avons changé d’époque. Le temps est mort, où cinq poètes rassemblés dans un chambre pensent mettre la vérité du monde en sonnets (mardis de Mallarmé) ; où quelques symphonistes croient donner la suprématie à la musique allemande pour cent ans (Schönberg), où de grands fronts géniaux s’imaginent saisir l’essence du monde et défient le ciel grondant d’orage. Nous voici “à l’heure de la neurolinguistique ; de la bioacoustique ; et nous voici dans l’ère et l’aire “hi-tech” de tous les décloisonnements culturels”.

Voici le lien du com d'Agnès, sous l'article de Laurent Lemire

http://www.amateur-idees.fr/Rimbaud-la-poesie-et-la-vie.html

 
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