Quand Eve Segwick nous parlait du placard
INTERVIEW. Eve Kosofsky Sedgwick, considérée comme la fondatrice des études gays et lesbiennes, s'est éteinte la semaine dernière. En hommage, nous reproduisons l'entretien qu'elle avait accordé à TÊTU, à l'occasion de la sortie en français de son livre le plus important, «Epistémologie du placard».

Eve Kosofsky Sedgwick était atteinte d'un cancer du sein, qu'elle évoque dans cette interview publiée en 2008.
TÊTU : Dix-huit ans après la publication d'Epistémologie du Placard aux Etats-Unis - un événement -, diriez-vous que c'est aujourd'hui le même livre ?
Eve Kosofsky Sedgwick: A relire ce livre en 2008, je suis étonnée de la force avec laquelle il restitue l'époque où il fut écrit puis publié. Il m'est quelquefois difficile de me représenter ce que ce livre peut signifier pour des lecteurs plus jeunes, ou pour des lecteurs impliqués dans des cultures nationales différentes. Pour ma part, le plus grand effet de distance historique vient du fait que ce livre a été conçu dans les premières années de l'épidémie de sida aux Etas-Unis. Pour les gens engagés dans la culture gay américaine à la fin des années 80, c'était tout simplement une époque terrifiante. Bien sûr, il y avait d'abord cette nouvelle et affreuse maladie que personne ne comprenait bien, qui tuait en masse les gens qui étaient au centre de cette culture. Mais au-delà, il y avait la réponse publique au sida, qui a sérieusement menacé de diviser la totalité du corps politique américain. Celle-ci était une réponse meurtrière à une maladie meurtrière.
La question de l'homophobie entrait alors violemment en jeu. Je ne pense évidemment pas que l'homophobie ait disparu aujourd'hui (et le sida moins encore). Mais je pense vraiment qu'il y a eu d'importants changements (dans les sociétés occidentales) dans la manière dont le problème de l'homophobie se pose, dans la manière dont il structure la vie psychique de nombreux individus, des médias, la vie publique et politique. Le projet, et le principe de faire apparaître dans sa diversité combien « les gens sont différents les uns des autres » (selon mes mots d'alors) - et d'apprendre à préserver une aussi précieuse diversité individuelle à l'avenir - n'en reste pas moins urgent.
Vous avez toujours insisté sur l'ancrage de votre livre dans les mouvements minoritaires américains. Comment aimeriez vous que votre livre soit reçu en France?
Il est vrai que le contexte américain dans lequel ce livre a été écrit (mais qui est aussi celui, plus original, d'échanges internationaux entre différents modèles d'identité gay), est très engagé dans l'histoire d'autres mouvements minoritaires aux Etats-Unis, comme le mouvement noir des Droits Civiques. (Il serait plus juste de dire qu'il est ancré dans la manière dont les Américains se récitent à eux-mêmes cette histoire. Ces récits sont évidemment très simplifiés, et pleins de contradictions). Mais bien qu'enraciné dans ce contexte, ce livre est surtout une tentative pour analyser et critiquer la manière dont ces deux notions, le «minoritaire» et l' «universel», fonctionnent dans le domaine de la sexualité.
Je ne tiens justement pas leur signification pour évidente. Il me semble au contraire que leurs fonctions se chevauchent, se relaient de manière parfois surprenante, contradictoire - avec des résultats déstabilisants. Sans être entièrement certaine de comprendre l'usage, le sens et l'histoire de ces concepts en France, j'espère toutefois que mon analyse et ma critique pourront paraître pertinentes à des lecteurs français, pour penser ici la configuration de «l'universel» par rapport à la «minorité» d'une nouvelle manière.
Placez-vous encore votre travail sous le signe de la «théorie queer»? Qu'est-ce qui dans votre travail aujourd'hui retient le plus votre attention?
Dans une publication récente, très intéressante, du journal South Atlantic Quarterly (été 2007), intitulée "Après le sexe? Ecrire d'après la Théorie Queer", certains des premiers théoriciens queer américains, avec plusieurs autres plus jeunes, réfléchissent sur notre travail de la décennie passée. Pour beaucoup d'entre nous (certainement pas tous), notre travail est devenu moins polémique que dans les années 1990, moins programmatique et plus localisé, se concentrant moins sur la sexualité, s'attachant parfois plus aux affects et au émotions. J'ai été enthousiasmée par la diversité de directions dans lesquelles ces études sont menées, même si, pour beaucoup d'entre nous, l'étiquette "théorie queer" ne semble plus s'appliquer aussi nettement qu'auparavant.
Pour moi, l'intérêt exclusivement apporté à la sexualité a cédé le pas à une pluralité d'intérêts et de projets - certains étroitement liés à mon travail des années 1990, certains autres plutôt éloignés. Je suis toujours obsédée par Proust (entre autres icônes de la littérature gay). Je veux toujours explorer son usage de la première personne du singulier, comme un véhicule pour l'expérimentation littéraire. Le livre que j'écris maintenant porte sur Proust se concentre particulièrement sur l'importance du vaste tableau des dieux, déesses, démons et autres génies païens, dans son écriture, sa psychologie propre et aussi bien sa sexualité.
Un changement surprenant, qui m'a porté vers d'autres directions intellectuelles, a été mon diagnostic, en 1996, d'un cancer du sein métastasique, et donc incurable. Bien que le temps de survie moyen soit d'environ trois ans, je me suis révélée être du nombre croissant des patients qui survivent beaucoup plus longtemps, et pour qui la maladie peut se vivre comme une maladie chronique plus que terminale. Bien sûr j'ai tenté de contribuer autant que possible à l'analyse et à l'activisme autour de ce sujet. La rhétorique médicale qui traite de ce cancer comme maladie chronique fait probablement écho au vocabulaire médical développé autour du sida. Tous mes modèles pour vivre avec la maladie viennent de la communauté gay.





















