Mort de l'intellectuelle Eve Kosofsky Sedgwick
L'auteur d'«Épistémologie du placard» était universitaire, féministe et hétérosexuelle. C'était aussi l'un des grands noms des études gays, lesbiennes et queer.
Eve Sedgwick s'est éteinte à New York hier soir, le 12 avril. Née à Dayton le 2 mai 1950 sous le patronyme d'Eve Kosofsky, elle était la parfaite incarnation de l'intellectuelle américaine, juive, hétérosexuelle et mariée. Elle fut pourtant reconnue, et unanimement célébrée, comme la fondatrice des études gays et lesbiennes.
Après de brillantes études littéraires à Cornell sous la direction d'Allan Bloom, elle soutient à Yale, dès 1975, une thèse sur le roman gothique anglais. Elle enseigne entre autres à Boston, Berkeley, et finalement Duke.
C'est là, en 1985, dix ans après sa thèse, qu'elle publie le retentissant Between Men. English Literature and Homosexual Desire, une étude sur la place du désir homosexuel masculin dans les «trios» amoureux de la littérature anglaise. Elle y montre que, dans la relation entre deux hommes et une femme, les relations entre hommes (l'amitié, la rivalité) se fondent sur la double exclusion de l'homosexualité et de la féminité. Elle retourne ainsi le préjugé sur la misogynie gay, pour voir dans la sociabilité masculine hétérosexuelle la source commune de l'homophobie et du sexisme. Elle jette ainsi les fondements théoriques d'une alliance du féminisme et du mouvement gay, déplaçant l'intérêt du champ des études féministes, vers celui des études gays et lesbiennes.
Mais c'est en 1990 que Sedgwick fait sensation, en publiant Épistémologie du Placard, considéré par la suite comme un des ouvrages majeurs de la pensée queer. L'hypothèse de départ d'Eve Sedgwick est celle d'une crise dans la manière de définir la sexualité au tournant du 20e siècle, dont l'homosexualité est le centre. Alors que, jusqu'à la fin du 19e siècle, l'homosexualité caractérise des actes sexuels avec une personne du même sexe, elle devient une identité sexuelle: l'homosexuel devient une espèce signalée par une inversion de genre. La sexualité devient ce qui caractérise la personne en tant que telle, enjeu de savoir qui va devoir être analysé et décrypté - notamment à travers le jeu du secret et de la révélation qui s'articule autour du «placard». Dire l'homosexualité et se dire homosexuel tend alors à définir, et même produire la manière de vivre sa sexualité.
Atteinte d'un cancer du sein, Eve Sedgwick consacra ses derniers travaux à montrer comment cette crise de définition de l'homosexualité avait structuré les discours et stratégies autour de la crise du sida, combat dans lequel elle fit preuve d'un engagement sans relâche.
Épistémologie du Placard a été traduit et préfacé par Maxime Cervulle, et il est paru aux éditions Amsterdam en 2008.
Photo: DR.










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De jdwilner
Bien qu'Eve connaissait Allan Bloom à Cornell, elle ne travaillait nullement sous sa direction. Elle était plutôt nouée avec le critique littéraire et psychanalytique Neil Hertz et le poète A. R. Ammons.
Depuis 1998 elle était Professeur distingué au Graduate Center du City University of New York (CUNY), y enseignant jusqu'a ses dernières semaines.
Pendant les années récentes, ses travaux s'organisaient autour des questions de la performativité, de l'affet, surtout l'affet de la honte, et de la pedagogie. Elle se devouait depuis plusieurs années à la lecture de Proust, et laissait un travail en cours s'intitulant "The Weather in Proust."