Mauvais sang
Est-on jeté au monde par hasard ou y a-t-il une raison à notre existence ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, se demande, après Leibniz, Jonathan Coe.
La Pluie, avant qu’elle tombe, dernier roman de Jonathan Coe, pose la question métaphysique par excellence en la reliant à celle de l’amour : qu’est-ce qui justifie une existence ? L’amour de celle qui vous a porté dans son corps ? Ou au contraire, l’amour de celle qui vous a porté dans son cœur et dans ses souvenirs et a gardé le fil qui dénoue une tragédie familiale ? La dévouée Rosamond vient de mourir. Mais avant, elle a pris la peine de s’enregistrer en train de commenter vingt photos clés qui racontent l’histoire de son enfance et de ses amours – les inoubliables Rebecca et Ruth, et bien sûr, la première, Beatrix, femme perdue au cœur verrouillé, maltraitée par sa mère Ivy – pendant la Seconde Guerre mondiale. Les cassettes de Rosamond, la seule à avoir combattu ces fantômes de haine, sont destinées à la dernière des trois générations de mères malheureuses : Imogen est la fille de Thea, fille de Beatrix. Ainsi, la malédiction de ce désamour s’est propagée jusqu’à la petite Imogen qui, aveugle, en porte les stigmates dans sa chair. Jonathan Coe, l’un des plus grands écrivains britanniques contemporains, signe avec La Pluie, avant qu’elle tombe un chef-d’œuvre. Le style est épuré, la marque des grands, car le vrai n’a pas besoin de circonvolutions stylistiques. L’histoire est bouleversante, les souvenirs, les atavismes, les échos du passé s’enchevêtrent avec le présent telles des poupées russes. Coe expose le cours hasardeux et chaotique de nos vies. Seuls quelques liens d’amour peuvent raccrocher, faire tenir des vies entre elles, leur faire voir les couleurs du monde en dépit des aveuglements et des non-sens. Rosamond aura réussi à faire voir les couleurs de la vie à Imogen. Voilà tout le paradoxe, comme elle le dit : «La vie ne commence à avoir un sens qu’en admettant que parfois, souvent, toujours, deux idées absolument contradictoires peuvent être vraies en même temps.»
La Pluie, avant qu’elle tombe, de Jonathan Coe, Gallimard, 248 pages, 19,50 euros
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