Lydia Lunch la Pythie punk sort un nouveau livre au Diable Vauvert
Grosse actualité pour la chanteuse, compositrice, écrivaine Lydia Lunch qui sort son nouveau livre «Déséquilibres synthétiques» au Diable Vauvert et un nouvel album «Big Sexy Noise». TÊTUE a eu l'immense honneur de rencontrer cette reine crépusculaire, oracle d'un monde en pleine déliquescence.
Dernière reine punk libre, Lydia Lunch vient de sortir un nouvel album Big Sexy Noise. Quand elle n’est pas en tournée ou en train de photographier des paysages fantomatiques, elle écrit chansons et obsessions poétiques. Déséquilibres synthétiques est une compilation de textes qui sont autant «de cris et de murmures» qui «maltraitent le cerveau» de leur auteure: père incestueux, amants cadavériques qu’elle n’a eu de cesse de réanimer… Bref des pépites brutes qui vous éclatent à la gueule. Lydia Lunch est la Ménade qui recherche l’extase et communie avec les cellules viciées d’une nature empoisonnée. Génie sous-estimé, elle est ici traduite par Virginie Despentes, Laure Catherine et Wendy Delorme.
TÊTUE: Comment êtes-vous restée une artiste libre dans ce monde capitaliste qui vampirise l'art en général?
LYDIA LUNCH: Écoute, ce n'était pas un choix! Depuis le début de ma soi-disant carrière, personne ne m'a jamais approchée à un niveau mainstream. La machine nourrit la machine, or la vérité n'est jamais quelque chose qui se vend. Ce n'est jamais un produit populaire. Et quand on voit ma gueule, on sait que ce n'est pas une gueule qui va jouer leur jeu, ils savent que ce n'est pas une gueule qui embrasse des culs. Et autre chose: il y a la cadence avec laquelle je crée, et la variété de mes créations, tu imagines un homme de l'industrie du disque qui se pointe et qui me dise «tu feras un album tous les deux ans, et tu joueras les mêmes chansons pendant deux ans, tous les soirs, pour 200 concerts», il se prendrait une balle qui l'expédierait par la fenêtre.
Ça n'a jamais été un choix donc, ce que je fais est en-dehors de la machine, je suis capable de survivre et de vivre en tant qu'artiste depuis 33 ans, et c'est l'histoire d'un gros succès. Selon moi, je suis l'artiste qui a le plus réussi, je ne suis pas riche bien sûr, mais je fais tout ce que je veux, avec qui je veux, et j'arrive à le documenter de quelque façon. Que demander de plus? Prenons un exemple avec Sonic Youth, ils ne vendent plus de disques, mais ils ont fait beaucoup d'argent avec leurs tours, ils ont tourné sans s'arrêter pendant des années, mais en jouant les mêmes morceaux. Ce n'est pas ce que je veux faire. Et il y a une grande différence entre moi et Sonic Youth, je suis une femme intrinsèquement agressive qui ne fait pas de compromis, je ne fais pas de disco, je n'essaie pas de rendre les gens heureux ou de les faire se sentir bien, et je n'ai pas d'expérience collective à donner de «joie du rock». Si ça arrive, c'est bien, mais ce n'est pas la priorité dans ce que je fais.
Mais il y a de la joie dans votre musique
Oui, il y a de la joie… mais ce n'est pas un produit qu'ils pourraient capitaliser.
Quand je lis vos livres, quand j'écoute vos albums, j'ai envie de vivre trois fois plus intensément…
Parce que mon art parle à des gens comme vous. Des individualités qui ne sont pas dans ce monde mainstream; mon art parle à des singularités. Et c'est une expérience très intime. C'est la relation entre l'art et le public à un niveau singulier. Et en faire un produit de masse, c'est carrément à l'opposé de ce que je fais. Je suis stupéfaite chaque année de ne pas être dans la rue, d'avoir réussi à me porter toute seule. Ce n'était pas facile. Mon habitude la plus onéreuse est de déménager tous les trois-quatre ans. Mais je dois déménager pour plusieurs raisons: changer d'atmosphère, d'architecture, et nouer de nouvelles collaborations. Et aussi pour m'échapper des États-Unis où je ne vivrai plus, car je ne peux plus me le permettre et je ne le veux pas. Je veux rester à Barcelone pour le moment, c'est une belle existence, les Espagnols sont chaleureux. Quand tu as des expériences très extrêmes, et que tu t'occupes du très froid, ou carrément du très chaud, ou de choses très noires, revenir dans un endroit paisible, signifie que tu ne te donnes pas de cancer, contrairement aux États-Unis. Je ne veux plus de cancer.
Vous en avez déjà eu?
Oui, plusieurs fois. Mais je n'en aurai plus. Il y a beaucoup de négativité dans des villes comme Paris et Londres.
En France, on ressent les inégalités de classe beaucoup plus fort qu'ailleurs...
Oui et même si tu les sens aussi en Espagne et qu'il y a beaucoup d'inégalités, de chauvinisme, tu ne le vois pas sur la gueule des gens. Les adolescents, en Espagne, s'embrassent et se font des câlins. Ici, comme à Londres, quand tu croises des ados, tu flippes. Et c'est génial d'être entourée d'amour quand tu t'occupes de sujets aussi intenses qui m'intéresse.
Pourquoi ce titre Will Work For Drugs?
«Will work for food»: voilà ce que disent les pancartes des clochards, c'était impossible de traduire le titre en français, donc, c'est devenu Déséquilibres synthétiques. C'était un clin d'œil à ma communauté de drogués et d'alcooliques. Et ça signifie: si seulement je pouvais créer grâce à des drogues… Mais ça ne marche pas comme ça. C'est clair que j'aime toujours les drogues, je peux m'en passer, mais ce n'est pas grâce à ça que je peux créer! Je bois juste un cognac quand je suis en concert, avant de monter sur scène. Le reste du temps, je ne bois pas. J'ai eu mes good old days avec l'alcool, je fume, je bois du café, et je ne travaille plus sous l'influence de quoi que ce soit. Et si je prends des drogues, c'est parce que je peux les apprécier, et avoir le temps et l'atmosphère pour le faire, ça ne doit pas devenir quelque chose qui m'écrase et me dirige. Me, myself and the line of cocaïne!
Vous êtes plus vulnérable dans ce livre que dans Paradoxia...
Ce livre est une compilation de textes écrits à des périodes différentes. Mais il y a une cohésion, un tissu qui relie tous les textes entre eux. Ce n'est pas que je sois plus vulnérable ou plus ouverte, je me suis toujours exprimée de la façon la plus honnête que je peux. Atteindre la racine de l'être des choses, voilà ce qui m'intéresse.
Il semble que vous ayez retrouvé la capacité à «ressentir» les choses dont vous parlez –sensibilité ruinée à cause des traumas du passé, et que vous recherchiez depuis longtemps…
Bien sûr. Dans Paradoxia, j'avais commencé par écrire le dernier chapitre, et la morale de l'histoire parce que j'étais déjà dans ça. Mon combat dans ma vie depuis très jeune a été de retrouver mes émotions, de décider quelles émotions je voulais reprogrammer. Je suis ouverte, c'est tout!
Vous avez été très longtemps la «nurse qui réanimait des cadavres d'hommes». Et la façon dont vous en parlez est bouleversante. Est-ce que vous méprisiez les gens qui ne viennent pas de là où vous venez? Absolument pas. J'ai choisi de m'exposer et d'exposer mes traumas et ma tragédie parce que je l'ai trouvée universelle. Tous les gens qui se sont trouvés à un moment persécutés, violentés, et pas forcément par le père comme moi, mais par le pouvoir religieux, ils peuvent me comprendre; c'est à partir de cette universalité que j'ai pu parler de choses que beaucoup de personnes ne peuvent dire ou exprimer. Ce n'est pas spécifique mais universel, même si j'utilise des détails spécifiques, appartenant à mon histoire.
Votre travail est une catharsis en somme?
Oui, de façon inespérée, mon travail s'est révélé cathartique, mais ce n'est jamais à la suite d'une performance qu'on se retrouve réparée, c'est le fruit d'un long travail. C'est l'accumulation de nombreuses années, de nombreuses expériences, le temps passé sur son art, car la performance n'arrive jamais qu'après un long travail.
Et tous les Jimmy, Johnny, Joey, tous ces amants vénéneux à qui vous adressez deux chapitres du livre, ne sont plus aujourd'hui. Où trouvez-vous maintenant le poison pour vous abreuver? Une fois que tu as été infectée par un poison, même si tu essaies de te désintoxiquer, il restera toujours un petit élément du poison à l'intérieur. J'avais plus de 40 ans quand j'ai rencontré Johnny. «You've been so good for so long», m'a dit l'homme avec qui j'ai vécu pendant sept ans. Et maintenant, la mauvaise ado doit revenir, et jouer. Donc j'ai plongé avec le Johnny enquestion… C'était si horriblement vrai et beau. Mais la passion a tout emporté encore. Ça m'a demandé beaucoup de temps de revenir de ça. Il vaut mieux être homéopathique avec cette addiction. Cela a aussi à voir avec mon masochisme et mon sadisme. Aujourd'hui, je suis avec quelqu'un que je connais depuis vingt ans, c'est un ami, et finalement, j'ai eu besoin d'un un docteur, qui avait un esprit sans traumatisme. Il m'a vu me désintoxiquer de nombreuses fois, et pas forcément à cause de drogues mais d'accumulations d'émotions toxiques, et il m'a dit que même si j'étais désintoxiquée, les traumas ont pénétré depuis longtemps dans mes organes, dans mes cellules. Et à travers l'homéopathie, la kinésithérapie, je dois me faire désintoxiquer très souvent. Il m'a dit cette jolie chose: «Je te vois comme quelqu'un qui parfois va sauter dans le vide, vas-y joue avec ta folie, même si je n'en fais pas partie, je te regarde, et je te tends la main quand tu vas sauter. Je n'ai pas à en être victime.» Parfois tous ces hommes, tous ces Johnny, je les regardais faire ce que j'aurais pu moi-même faire mais que je ne voulais pas, ils étaient comme des marionnettes. Je détruisais les hommes en moi et aussi la femme en moi. Car je suis en fait un pédé à l'intérieur!
Il y a une courte fiction très excitante –La Piste du diable: Ray Trailer– qu'on peut entendre comme un fantasme lesbien. Ou gay, d'ailleurs. Avez vous jamais aimé une femme?
Autre que moi-même? (Rires.) Quand j'étais plus jeune oui, mon deuxième amour était une femme, quand j'avais 13 ans, elle était sublime, j'étais en groupe avec des nanas. Je suis au-delà des genres, tu vois mon corps, il est très féminin, mais à l'intérieur, il est aussi très masculin, quand je pense à moi, je pense à Charles Bukowski ou Biggie Smalls (Notorious BIG). Si tu me voyais comme je me vois, tu verrrais que dans mes fantasmes, où je suis plus voyeuse qu'actrice, je suis aussi l'abuseur, et l'abusée. Et la troisième position, c'est celle qui retranscrit la scène. Je suis au-delà du genre!
Vous auriez préféré naître avec un sexe masculin?
Oh non, j'adore avoir un pussy, une bite, tu peux toujours te l'accrocher avec un dildo, mais si tu n'as pas de pussy, tu n'en auras pas, et voilà! Les pussy sont plus mystérieux et magiques. Les hommes veulent ce qui est magique. C'est la partie animale de la nature. La violence est naturelle, et la violence de la sexualité, ça ne sert rien à l'analyser trop. Il faut admettre la réalité au-delà de l'analyse. Parfois, tu as juste besoin de baiser comme un animal et c'est tout. Maintenant, je vais manger un chocolat, parce que je ne suis pas en train de lécher ta chatte. Ma langue est si longue que je pourrais lécher la mienne je pense...
Déséquilibres synthétiques, de Lydia Lunch, éditions Au diable Vauvert, 18 euros.
Photo Marc Viapana





















