Le rock mélancolique et précieux de Sharon Van Etten
RENCONTRE. Elle n'est pas lesbienne, mais compte un certain nombre de garçonnes dans son fanclub. Lors de son récent passage à Paris, TÊTUE a pu rencontrer cette artiste sincère et discuter avec elle féminisme, public homo et icônes rock.

La semaine dernière, la chanteuse folk Sharon Van Etten ouvrait le festival féministe et DIY (pour Do it yourself) Ladyfest Paris. Cette new-yorkaise aux chansons mélancoliques s'est fait connaître en 2010 par un premier album intimiste, Because I Was In Love. Son nouvel opus, Tramp, prend un tournant beaucoup plus rock mais toujours aussi sombre. Une musique à son image, où le spleen n'est jamais loin derrière la douceur. Rencontre avec une chanteuse à la voix envoutante et assurée qui fait oublier la jeune femme timide qu'elle est en coulisses.
TÊTUE.com: Qu'est-ce que ça représente pour toi d'ouvrir la Ladyfest 2012? Te considères-tu comme une féministe engagée?
Sharon Van Etten: C'est beaucoup de pression! Je veux avoir un rôle positif, mais je ne sais pas si j'y arrive. Je me sens engagée. J'ai l'impression que certaines personnes se trompent sur le sens du mot «féminisme». Pour moi, c'est juste une question d'égalité, pas d'être mieux que les hommes.
Qui sont tes modèles musicaux féminins?
PJ Harvey, Patti Smith, Liz Phair: ce sont les trois principales chanteuses que j'ai écoutées en grandissant. Avec Joni Mitchell et Joan Baez.
Pour ce concert, c'est Fiodor Dream Dog, une chanteuse ouvertement lesbienne, qui assure la première partie...
(Elle rit) Je ne savais pas qu'elle était lesbienne, c'est cool. En fait je m'en fiche, ça ne change rien. Je suis toujours heureuse de découvrir une nouvelle chanteuse.
Regardez le live de I'm Wrong et Joke Or A Lie
Il paraît que tu as beaucoup de fans lesbiennes, d'ailleurs certaines s'interrogent: est-ce que tu es lesbienne toi aussi?
Eh bien non! La sexualité est évidemment un sujet important et très personnel, mais je ne vais pas cacher la mienne: je ne suis pas lesbienne. Je soutiens juste tous les gens qui sont honnêtes avec eux-mêmes.
Est-ce que tu comprends ce qui parle aux lesbiennes dans tes chansons?
J'ai du mal à le comprendre parce que pour moi la musique est universelle. Quand quelqu'un vient me parler après un concert, je ne lui demande pas «Ah tu aimes ma musique, donc tu es homo?». Je n'y ai jamais vraiment réfléchi en fait. Je suis contente d'avoir des fans lesbiennes, mais ce n'est pas important en soi. Quand je parle d'amour, il n'est pas question d'un homme et d'une femme, mais de deux personnes.
D'ailleurs d'un concert à l'autre, le public change beaucoup. C'est d'ailleurs un sujet de plaisanterie avec mon groupe car parfois il y a des gens âgés, des ados... Pour moi ça signifie beaucoup, ça veut dire que mon public est très large et que ma musique parle à tout le monde. Ça me donne l'impression que je fais bien mon boulot.

Tes deux premiers albums étaient très intimistes. Le nouveau, Tramp, est beaucoup plus rock. Comment tu expliques ce changement?
Mon premier album est le résultat d'une rupture. C'est moi qui apprenais à en parler, qui essayais de comprendre ce que je ressentais, parce que je n'en parlais à personne. Pour résumer, c'est moi qui sortais d'une dépression.
Avec le temps j'ai gagné confiance en moi en tant que personne et en tant que compositeur. Aujourd'hui, je suis plus forte qu'avant et j'arrive à m'exprimer d'une manière beaucoup plus rock. Je ne suis plus seulement triste: je me permets d'être en colère, d'être heureuse et de découvrir d'autres émotions que je n'ai pas connues lors du premier album.
«Ça m'amuse que le mot "tramp" ait un sens positif au masculin, mais qu'il soit péjoratif au féminin»
Pourquoi ce titre, Tramp?
Pour de nombreuses raisons! J'aime les jeux de mots et je voulais que ce soit un titre court. C'est aussi un clin d'oeil à Charlie Chaplin, le premier «tramp» (Charlie Chaplin a joué dans le film Le vagabond, une des significations du mot «tramp», ndlr). «Tramp» c'est aussi voyager, être SDF. Et pendant toute la période qu'a duré l'enregistrement de l'album, 14 mois, je n'avais pas vraiment de chez moi: je voyageais sans cesse en dormant chez des amis. Et puis ça m'amuse que le mot «tramp» ait un sens positif au masculin, mais qu'il soit péjoratif au féminin («traînée», ndlr).
Tu as écrit beaucoup de chansons sombres et mélancoliques...
J'utilise l'écriture comme une thérapie. Depuis que je suis petite j'ai beaucoup de mal à exprimer ce que je ressens, et ça a toujours préoccupé ma mère. Un jour elle m'a donné un journal sans rien me dire d'autre, et je me suis mise à écrire, écrire, écrire... Quand j'ai commencé à chanter ce qui était écrit dans ce journal, j'ai réalisé à quel point ça me faisait du bien. Maintenant j'essaye seulement de faire en sorte que tout le monde puisse se retrouver dans mes chansons. De toute façon j'écris toujours à la première personne, comme pour établir une conversation avec les gens qui m'écoutent.
Regardez le live de Give Out:
Photos: DR.










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