«Le couple Cocteau/ Marais est un exemple gay aujourd’hui encore»
INTERVIEW. Grande actualité autour des 120 ans de la naissance de Jean Cocteau. La Galerie Bert, à Paris, lui rend hommage à travers une exposition de dessins inédits. Et l'écrivain Bertrand Meyer-Stabley publie «Les Amants terribles», ouvrage dévoilant l'histoire du mythique couple Cocteau-Marais.
120 ans déjà que naissait Jean Cocteau. Le génie, l’autodidacte, l’homosexuel engagé, l’amoureux fou, l’artiste aux talents multiples. Homme de lettres, de théâtre, de cinéma. Insatiable curieux, Jean Cocteau fascine toujours. Céramiques, décoration, dessins, lithographies, peintures... aucun art ne lui était étranger.
Après la ville de Marseille, et avant le Palais Evian de Genève - début 2010 - c’est Paris qui rend hommage à l’artiste. À partir du 21 novembre – et jusqu’au 31 décembre - Cocteau intime dévoile plus d’une soixantaine de dessins inédits. Une exposition orchestrée par la Galerie Bert, au Louvre des Antiquaires, qui éclaire la carrière de dessinateur du poète. Des œuvres inconnues qui révèlent un Cocteau différent. Plus secret, plus intime, plus osé. Peut-être plus vrai encore.
À l’occasion de cet anniversaire, le biographe Bertrand Meyer-Stabley s’est penché sur l’histoire du couple mythique Cocteau-Marais. Et publie Les Amants terribles, aux éditions Pygmalion. Retour sur une amitié particulière. Un amour fou. Torride aussi.
Pourquoi ce titre «d’amants terribles»?
Bertrand Meyer-Stabley: En référence aux « enfants terribles » bien sûr, le sublime roman de Cocteau. Ce titre s’est comme imposé. Il est tellement vrai! Les relations entre Cocteau et Marais étaient un «concentré d’intensité». Souvent loin de l’apaisement.
Selon-vous, le biographe, qui est le plus touchant? Cocteau ou Marais? Pourquoi?
Cocteau a 48 ans quand il rencontre Marais, en 1937. Lui en a 24 ! Pour Cocteau, c’est un coup de foudre, un appel physique. Dès le premier regard. Du côté de Jean Marais, c’est plus compliqué. Au départ, il avoue être intéressé, intrigué aussi. Le débutant qu’il est prend conscience, très vite, de la chance exceptionnelle qui s’offre à lui. Mais les sentiments, les vrais, ne se commandent pas. En 10 jours, Marais tombe sous le charme de Cocteau. Leur «love story» durera 12 ans, jusqu’en 1949. Une histoire forte, tumultueuse. Quand on analyse cette idylle, avec le recul, on se rend compte à quel point Cocteau a été renversant. Il s’est jeté tout entier dans cette relation. D’emblée, il a saisi le potentiel du jeune homme. Il écoute ses envies, ses attentes, lui écrit des rôles sur mesure. Cocteau comprend vite que le théâtre ne suffira pas. Il doit s’intéresser au cinéma. Pour leur trouver un chemin commun, pour retenir Marais en quelque sorte… Le retenir encore un peu.
Comment était perçue leur liaison à l’époque?
Aujourd’hui, l’on perçoit cela comme du courage. C’était bien plus fort. Bien plus fou. Cocteau et Marais ont été traînés dans la boue. On retrouve des écrits absolument atroces. Dans la presse collaborationniste, notamment. Ça frôlait le danger, l’inconscience, au quotidien.
Cocteau, Marais: une «union libre» si l’on peut dire…
Oui. Bien malgré Cocteau! Pour garder Marais, il est obligé d’accepter ce «partage». Un «terrain d’entente» qui s’impose presque naturellement. Marais est tellement sexy, grand, fort, charismatique. Et puis, il est si jeune. Cocteau est mort de jalousie. Alors, pendant les absences, il lui écrit des lettres qu’il glisse sous la porte de sa chambre, dans l’appartement du palais Royal.
On connaît l’influence de Cocteau sur Marais. Mais inversement. Quelle importance a tenu Marais dans la vie de Cocteau?
Il a été sa muse. Marais lui a inspiré ses plus belles œuvres. Il l’a forcé à se dépasser, à travailler davantage, à explorer des domaines qu’il ne connaissait pas. Entre Cocteau et Marais c’est aussi – et surtout peut-être – une histoire artistique fabuleuse, une œuvre à deux voix. Et puis, c’est Marais qui a sauvé Cocteau de la drogue. Quand ils se rencontrent pour la première fois, Cocteau est hyper shooté. Il fume jusqu’à 60 pipes d’opium par jour. Une addiction qui le ruine et le tue.
Cocteau: un artiste incroyable, inclassable aussi. Autant de cordes à son arc lui seront d’ailleurs reprochées…
Un éclectisme génial, unique, mais incompris. À l’époque, on disait: «un cocktail, des Cocteau». Tout est dit! Comme si ce côté touche à tout était forcément synonyme de non-satisfaction, d’un non-accomplissement personnel. Tout au long de sa carrière, Cocteau devra essuyer des critiques terribles. Des réactions qui le mettent en pièces, qui le font douter. Cocteau était un génie. Chaque discipline qu’il a touchée a fini par reconnaître et couronner son talent. Il laisse des œuvres majeures, tout Arts confondus. L’aigle à deux têtes, pour le théâtre, La Belle et la Bête, au cinéma, Les enfants terribles en littérature… La liste est longue…
Cocteau et Marais ont-ils été précurseurs en matière de «gaytitude», qu’ont-ils «apporté» à l’homosexualité?
Une idée du courage. Malgré le risque. Cocteau laisse un livre bouleversant: La Difficulté d’être. C’est une auto-analyse sublime. Grave et légère à la fois. Peu d’hommes auront la force de vivre tout à ce point. Ils ont été parmi les premiers à vivre ensemble, à travailler ensemble, à partir en week-end, en vacances…bref à s’afficher! Cocteau, Marais, c’est un lien qui nous dépasse. C’est un style de vie, un engagement, une audace. C’est un exemple! Aujourd’hui encore…
Propos recueillis par Bertrand Deckers
A voir: Cocteau intime, du 21 novembre au 31 décembre, Galerie Bert, au Louvre des Antiquaires. 2, place du palais Royal. Paris (1er).
A lire: Les Amants terribles, de Bertrand Meyer-Stabley, Editions Pygmalion, 240 p., 20€.




















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De lolo lilien
Jean Marais assumait la promotion post-mortem de l'oeuvre de Cocteau, mais jamais rien d'autre publiquement. Leur intimité ne regardait personne d'autre. La "muse" de Cocteau s'adaptait à son auditoire. Encore en 1990 il pouvait mentir sur leur vie. Le souvenir récurrent d'une France dégueulasse l'empêchait d'en exposer davantage. La disparition de Jean Marais fit du couple Cocteau-Marais une tribune libre. Cocteau fut, oui, frustré génial, génie avide... et tout ce qu'on pourra lire d'autre, mais n'est poète qu'inné, et génial sans Marais, l'académicien eût pu l'être.