EXCLUSIF: Abha Dawesar évoque son nouveau roman
ENTRETIEN. «L'Inde en héritage», le nouveau roman d'Abha Dawesar (sortie le 20 août) se révèle l'une des très bonnes surprises de la rentrée littéraire. Un portrait magistral, aussi cynique que fascinant, de l'Inde moderne. L'auteure phare de la nouvelle génération indienne se livre pour TÊTUE.COM.
Son roman Babyji, l'histoire de cette lycéenne tiraillée entre l'amour de trois femmes, trois âges, trois cultures, nous avait éblouies. Et nous n'avions pas été les seules puisque son succès international lui vaut d'être actuellement en cours d'adaptation cinématographique. Autant le dire, L'Inde en héritage, le nouvel opus d'Abha Dawesar, est encore plus fort. Ecriture épurée, lyrisme noir, peinture sans fard d'un pays en décrépitude physique et morale. Aucun personnage n'a de nom. Et aucun des maux de la société, aucune étape de la gangrène qui la ronge, ne sont épargnés au lecteur, fasciné. Depuis le cabinet médical de ses parents, «L'Enfant», un petit garçon de huit ans, observe, ausculte et raconte. Un récit tellement magistral que TÊTUE.COM n'a pas résisté à l'envie de questionner Abha Dawesar, l'une des auteures emblématiques de la jeune génération indienne.
TÊTUE: Quelle a été la genèse de ce roman si particulier?
ABHA DAWESAR: L'Inde en héritage a pour ainsi dire surgi de nulle part. Je travaillais sur un roman complètement différent qui parlait d'un neurologue et puis soudain, j'ai ressenti le besoin d'écrire quelques pages sur quelque chose qui me trottait dans la tête. Dès que j'ai eu écrit les tout premiers paragraphes, c'est comme si une digue avait rompu et les mots ont continué à affluer. J'ai vraiment écrit les trente premières pages du livre, si étranges, en retenant ma respiration, sans bien comprendre ce qui se passait. Puis je les ai laissées de côté et j'ai posé dans mes notes les principaux personnages et les relations qui les unissaient. Après cela, l'écriture a considérablement ralenti, j'étais incapable d'écrire plus de quelques pages par semaine. Ce livre a vraiment grandi dans un certain état d'esprit, né de la claustrophobie des premières pages.
La corruption est partout dans votre récit. De celles des corps à celle du pouvoir: par la métaphore, celle qui mène de la sphère particulière à la sphère générale, vous vous sentez plus à même de dépeindre l'Inde?
Je dirais que dans ce livre-ci, même l'amour est corrompu. Pas toujours, pas partout, mais par exemple cet amour destructeur, que les «Six Doigts» portent à leur fils, l'est. Je pense que les différents types de corruption présents dans le livre le sont dans chaque société, pas seulement en Inde. Mais les événements dont j'ai choisi de parler sont des paradigmes. Ils ne sont pas fidèles aux événements réels au sens journalistique du terme mais ils sont emblématiques de certains événements ancrés dans la conscience commune indienne.
Lorsque nous l'avions interviewée pour la sortie de Boomerang (lire ici), votre amie Tatiana de Rosnay nous avait dit que L'Inde en héritage était plus noir que vos ouvrages précédents et que votre style y était très différent. Et cela se vérifie. Il y a notamment ce choix de ne pas donner de noms à vos personnages…
Je ne saurais vous définir mon style. Je fais partie de ces écrivains dont le point de vue littéraire se termine là où le romancier arrête d'écrire et où l'auteur commence à parler. Lorsque je pense à ce livre, c'est en noir et blanc et aussi en gris. Je suis également artiste visuelle et tout le temps qu'a duré l'écriture de ce roman, ma production artistique et ma vision du monde avaient adopté cette même palette de couleurs. Dans ce livre, il y a tellement de détails en rapport avec l'ouïe et l'odorat, souvent pour évoquer le corps, qu'utiliser une façon schématique de nommer les personnages déséquilibrerait le récit. Je n'ai pas décidé de le faire, c'est tout simplement comme cela que j'ai écrit depuis le début. Je pense que lire le même livre avec des noms, notamment dans les scènes situées dans le cabinet médical, changerait complètement le ton. La vérité, c'est que quand j'étais petite, je pensais aux adultes de cette façon. Et je sais que beaucoup d'enfants font de même. Mon grand-père avait deux amis chauves qui lui rendaient visite de temps à autre. Moi, je parlais d'eux en disant «le Chauve Blanc» et «le Chauve Noir». Tous les deux étaient indiens, bien sûr, mais l'un des deux avait la peau légèrement plus claire que l'autre. Dès qu'ils arrivaient à la maison, je courais auprès de ma grand-mère pour lui dire lequel était là afin qu'elle puisse lui amener le bon thé et les bons en-cas car l'un deux était diabétique et ne mangeait que du salé.
Toujours selon Tatiana de Rosnay, vous êtes pour ainsi dire tombée amoureuse de son personnage de motarde, Angèle, et vous avez adoré l'idée qu'elle ait sa page Facebook...
Oh oui! Je trouve cette idée d'une embaumeuse qui conduit une moto fantastique. Et c'est l'un de mes personnages favoris dans le livre, même si j'aime aussi beaucoup Antoine.
Avec le recul, pensez-vous que votre Babyji ait contribué à faire avancer les mentalités en Inde, notamment sur la question des droits LGBT? (lire également ici)
Je ne pense pas qu'un livre quel qu'il soit puisse changer les choses dans un pays aussi vaste que l'Inde, où un large pourcentage de la population ne sait ni lire ni écrire. Il est très facile de penser à l'Inde comme un endroit tendance puisque les habitants de Dehli ou Mumbai sont connectés au monde virtuel, parlent anglais et sont aussi modernes que n'importe où ailleurs. Mais ce n'est qu'une minuscule partie de l'ensemble. Cela étant, c'est vrai qu'avec la fin de l'application de l'article 377 du Code pénal indien, les minorités sexuelles ne sont plus victimes du harcèlement de la police. C'est un pas de géant pour les droits individuels et tout le crédit en revient aux organisations LGBT et au public qui a soutenu une aussi longue campagne. Mais après ce mouvement en avant, un sondage a montré que 77% des Indiens pensent que l’homosexualité est contre-nature, 60% estiment que c’est une maladie et 90% ont dit qu’ils ne loueraient pas leur maison à un couple homosexuel. Il reste encore du chemin à parcourir pour que les mentalités changent.
L'Inde en héritage, de Abha Dawesar, traduit de l'anglais par Laurence Videloup, Editions Héloïse d'Ormesson, 320 pages, 22 euros.
Photo: Arnaud Février.


















De NémoGizmo
Ca donne envie de la lire!