Comment le féminisme s'est fait une place dans l'art soviétique
L'exposition Gender Check, au musée d'art moderne de Vienne (Mumok), pose enfin la question de la construction des rôles sexuels et du féminisme dans la sphère de l'art socialiste, de Prague à Vladivostok, en passant par les Balkans. TÊTUE a rencontré la Claudia Ehgartner, la médiatrice artistique du Mumok.
Katarzyna Kozyra (Pologne) Olympia, 1996
Que faisaient les femmes à l'est, pendant que Simone de Beauvoir entamait sa révolution? Elles «lavent les chaussettes des hommes», comme le crie, en octobre 1978, une étudiante de Belgrade, lors d'une conférence féministe restée comme l'une des premières pierres posées par les épouses socialistes dans le camp des travailleurs. L'exposition Gender Check (en anglais: «vérification du genre»), au musée d'art moderne de Vienne (Mumok), pose enfin la question de la construction des rôles dans la sphère socialiste, de Prague à Vladivostok, en passant par les Balkans.
Du réalisme soviétique qui exalte le fantasme d'égalité au féminisme punk politique
Dès les années 30, l'iconographie de propagande est commune. La femme est représentée sur son tracteur ou à l'usine, souriante et forte, belle et libérée. Le réalisme soviétique dictera aux artistes l'image d'un couple entièrement dévoué au travail, icône idéale du peuple. Bien des œuvres, dans les années 50 et 60, proposent des femmes exerçant des «métiers d'homme». Une égalité exaltée, qui plaira dans les cercles féministes français et américains. «Mais en fait, corrige Claudia Ehgartner, la médiatrice artistique du Mumok, interrogée pour TÊTUE, l'égalité des sexes dans le bloc de l'Est s'est traduit par des doubles journées pour les femmes, qui devaient travailler comme les hommes, tout en assurant la totalité des taches ménagères.» «Mutti kommt heim» (maman rentre à la maison), de l'Allemand (RDA) Fritz Skade, est censée représenter cette idylle.
Dès le début des années 70, les artistes prennent pourtant leur distance avec la doctrine officielle. Et les femmes sont les premières à «sexuer» leurs oeuvres (c'est-à-dire à y inclure leur dimension d'individu sexuée femme). A l'instar de la croate Sanja Ivekovic, qui lors d'une parade du Maréchal Tito dans sa ville en 1979, préfère lire un livre et boire un whisky, en se masturbant au soleil, sur son balcon. C'est la célèbre performance Triangle, qui signera l'arrivée un peu punk d'un féminisme politique dans les rangs jusqu'ici bien rangés de l'art officiel.
Chute du mur et marchandisation capitaliste du corps féminin
Au début des années 80, la représentation de la famille, les relations homosexuelles et les subversions du genre servent ensuite à critiquer les stéréotypes véhiculés par les États. Aller travailler à l'usine comme les autres garçons de Leningrad, Vladislav Mamichev est d'accord, mais il veut y aller en Marylin Monroe!
La chute du mur, elle, ne semble pas s'être traduite par une libération des femmes. L'arrivée massive d'un porno taillé pour monsieur, la marchandisation capitaliste du corps féminin ne cesse d'être dénoncée, depuis 1989. Les poitrines siliconées et standardisées se vendent sur des packs de lait (Sans différence, de Eva Filova), elles servent de monnaie d'échange pour un passeport européen (Tania Ostojic- Looking for a man with EU passport). L'Estonienne rebelle Mare Tralla dénonce même le provincialisme étouffant dans ces nouveaux micro-États, repliés sur leurs jeunes frontières, qui n'ont rien fait pour améliorer la vie des lesbiennes et des gays depuis leur adhésion à l'Union européenne, en 2004!
Au Mumok à Vienne, jusqu'au 14 février, puis à la Zacheta National gallery of Arts de Varsovie, en Pologne, du 19 mars au 13 juin.
Crédits photos de la galerie:
01 Vladislav Mamyshev-Monroe (Russie) Monroe, 1996
XL Gallery, Moscou © Vladislav Mamyshev-Monroe
02 Katarzyna Kozyra (Pologne) Olympia, 1996
Musée national de Cracovie ©Katarzyna Kozyra
03 Eva Filova (Slovaquie) Without Difference, 2001
© Eva Filova
04 Marina Abramović (Serbie) Art must be beautiful, artist must be beautiful, 1975
© Marina Abramović
05 Tanja Ostojić (Serbie) Looking for a Husband with EU passport, 2000-2005
© Tanja Ostojić
06 Rovena Agolli (Albanie) In All My Dreams, it Never is Quite as it Seems, 2002
© Rovena Agolli
07 Petra Varl (Slovénie), Zvezda and Odeon
© Petra Varl
08 Michails Korneckis (Lettonie) Saturieties, meitenes / Let's go Girls / Mädchen, packen wir es an, 1959
Musée national des arts de Lettonie © Normundus Braslins
09 Kriszta Nagy (Hongrie) 200.000 Ft, I - VI.
Collection de Zsolt Somlói et Spengler Katalin, Budapest






















De Phronein
Un article intéressant, qui mériterait d'ailleurs encore quelques développements, Têtue nous met l'eau à la bouche... ;)