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ARCHIVES TÊTU: Judith Butler et Beatriz Preciado en grand entretien

Par Ursula Del Aguila Chef de rubrique Têtue.com mercredi 12 août 2009, à 12h12 | 2351 vues
Plus de: Judith Butler, Beatriz Preciado, queer, micro-révolution, corps, transgenre, testostérone, Virginie Despentes, genre, Guillaume Dustan

Pour ceux et celles qui auraient manqué le grand entretien philo entre deux maîtresses du genre Judith Butler et Beatriz Preciado, dans Têtu n°138 (novembre 2008), le revoilà en trois volets. Aujourd'hui, premier volet: Le nouveau sujet de la révolution.

Judith Butler et Beatriz Preciado

Le féminisme était dans l'impasse. C'est l'avis de Judith Butler, philosophe majeure à l'origine des Queer Theories, mais aussi celui de Beatriz Preciado qui ouvre son Testo Junkie en s'interrogeant : «Quel genre de féministe suis-je aujourd'hui, une féministe accro à la testostérone, ou un transgenre accro au féminisme ?» Rien ne sert de s'enfoncer toujours plus avant dans la dénonciation perpétuelle des inégalités dont sont victimes les femmes, encore faut-il analyser la matière même de l'identité «femme» qui les emprisonne. Aussi Butler s'intéresse-t-elle, début 1990, à la réalité du genre, toujours troublée (son fameux Gender Trouble) mais sous le prisme des homosexualités.

Pour elle, le corps est une construction. Ce que met en acte Preciado : «Aucun des sexes que j'incarne ne possède de densité ontologique, et pourtant, il n'y a pas d'autre façon d'être corps. Dépossession dès l'origine.» Elle y consigne son expérience de prise de testostérone, fait le deuil de son ami Guillaume Dustan - «ultime représentant français d'une forme d'insurrection sexuelle par l'écriture» -, et rencontre V.D. (Virginie Despentes), sa «pute» dont le «sexe parle le langage de la révolution». Dans cet «essai corporel», manuel de bioterrorisme romantico-punk à la langue violente, érudite et pleine de ferveur, Beatriz Preciado philosophe avec son corps, ses (nouvelles) hormones et ses godes. Pour Butler, la première, et pour Preciado, qui suit la même filiation théorique (Foucault, Deleuze, Guattari, Wittig, Haraway), les identités homosexuelles sont subversives et nécessairement troublées car elles dynamitent l'ordre hétérosexuel compris comme régime politique articulé à la reproduction. C'est le corps dans sa matérialité, ses genres et ses multiples chaînes discursives, physiologiques et donc politiques d'ADN mutant qu'il faut décoder.

Plus globalement, pour les deux philosophes, il n'y a plus de sujet cartésien, de Moi. Ce sont uniquement ses techniques, ses ressources, ses expériences, politiques, sexuelles, ou langagières qui constituent la subjectivité du sujet politique. Les discours ont une matérialité, une corporéité, car, comme le disait John Austin, «dire, c'est faire». Ce sont donc eux qui fabriquent l'individu. Réciproquement, le corps se constitue aussi avec du discours, celui de Preciado tout particulièrement, puisqu'elle y inscrit, grâce à son expérience, une vérité singulière mais qui a valeur d'universel : «Mon genre n'appartient ni au féminisme, ni à la communauté lesbienne, ni non plus à la théorie queer. Il faut arracher le genre aux macrodiscours et le diluer dans une bonne dose de psychédélisme hédoniste micropolitique.» Voilà le nouveau sujet de la révolution.

TÊTUE: Beatriz, d'où vient ton obsession philosophique du corps ?

À l'époque où j'étais dans un département d'architecture, j'étudiais avec Derrida, j'ai publié mon premier livre, qui portait sur les godes, Le Manifeste contra-sexuel, chez Balland, dans une collection dirigée par Guillaume Dustan. Je suis obsédée par la question du corps et de sa matérialité et j'ai eu un choc en découvrant l'analyse performative de l'identité selon Butler. Son analyse a radicalement changé ma manière de penser les genres et la sexualité. Ce que je voulais depuis le début, c'était prendre cette analyse et l'amener sur le terrain de la corporéité. J'avais commencé à prendre de la testostérone et je voulais faire un livre sur une généalogie politique des hormones, à partir du travail de Judith et de celui de Foucault. Il s'agissait de montrer comment nous sommes passés sous un nouveau régime de contrôle et de production du genre et de la sexualité.

Pourquoi as-tu voulu expérimenter la testostérone et raconter cette expérience dans Testo Junkie? Dans ma génération, contrairement à celle de Judith Butler, la testo est arrivée brutalement dans les groupes gays et lesbiens et trans de tendance anarchiste. En Espagne, tous mes amis ont commencé à en prendre. J'ai toujours pris des drogues, donc j'ai voulu essayer la testo mais en même temps je ne voulais pas changer de sexe et signer un contrat de réassignation sexuelle avec l'État, ce qui est plutôt la démarche des transsexuels. Beaucoup pensaient que j'allais devenir un homme instantanément. Comme si l'hormone portait la masculinité en elle. Politiquement, en fait, les hormones, c'est un système de communication, de circulation, c'est une sorte de contamination virale. J'ai pris mon corps comme terrain d'expérimentation. De là, ce style «autofiction» mais pas dans le sens qu'on lui accorde aujourd'hui, celui du petit Moi, cantonné au privé. Le corps a un espace d'extrême densité politique, et c'est le corps de la multiplicité. C'est l'universel dans le particulier. Mais, on est de plus en plus nombreux aujourd'hui à refuser le cadre médical et psychiatrique, qui jusqu'à maintenant définissait la transsexualité. Il s'agit de résister à la normalisation de la masculinité et de la féminité dans nos corps, et d'inventer d'autres formes de plaisir et de vivre ensemble.


Judith Butler: Ce qui est important, c'est le discours qu'on porte sur les hormones et le pouvoir qu'on leur attribue. On en parle comme de quelque chose d'interne qui agit sur nous et qui s'exprime dans nos actions, sur lesquelles nous n'aurions aucune prise : «Désolée, c'est mes œstrogènes, c'est pas mon cogito mais mes hormones», entend-on dire souvent. Alors certes, il y a une certaine vérité dans ce discours mais la vraie question, c'est comment on l'a constitué en vérité. Les hormones produisent une situation physiologique mais elles sont toujours interprétées, de façon consciente ou inconsciente, et les croyances autour de l'hormone «mâle», la testostérone, en sont une illustration.


Est-ce que tu prends toujours de la testostérone aujourd'hui ?

Beatriz Preciado : Je continue de manière sporadique, avec des prises très éloignées les unes des autres. Pour moi, la testostérone est une drogue sexuelle. Je ne crois pas à la vérité du sexe, ni masculin, ni féminin. Ni avec la testostérone ni sans. Le sexe et le genre se produisent dans la relation à autrui. Comme Judith l'a montré, ils sont des actes.

Comment passe-t-on du concept de Foucault de biopouvoir au pharmacopouvoir ou pharmacopornographie ?
Foucault a fait une analyse extrêmement intéressante de la production des identités au 19e siècle par le discours médical, la loi et aussi les institutions d'enfermement. Ces architectures externes venaient contrôler, réguler, discipliner, mesurer, contrôler la vie ou biopouvoir. Ce qui a permis une compréhension extrêmement précise du moment où l'identité sexuelle a été inventée. J'ai, par ailleurs, toujours été frappée par le fait que Foucault n'a jamais fait une archéologie du présent, du corps gay et lesbien ou de la normalisation de la sexualité contemporaine alors qu'il a connu le féminisme, les débuts du monde gay et lesbien, les États-Unis, San Francisco. Je pense que c'était très compliqué pour un intellectuel gay de tenir un discours à la première personne dans les années 1970. Son analyse aurait perdu en crédibilité. Il a très peu parlé des techniques contemporaines de production des identités telles que le cinéma, la photographie, les médias, et absolument pas de la pornographie (sauf de celle du 18e siècle). Mon but était de croiser l'analyse performative de Judith avec l'archéologie critique des dispositifs disciplinaires de Foucault, et de les amener sur le terrain du corps, et des technologies biochimiques et pornographiques. C'est là qu'on en vient au pharmacopouvoir. À partir des années 1940, le biopouvoir prend désormais la forme du régime pharmacopornographique, selon ma lecture. Le régime disciplinaire qui coïncidait avec l'émergence du capitalisme industriel était basé sur la répression de la masturbation. En gros, la masturbation était un gâchis d'énergie car elle ne servait pas la logique de continuité entre le sexe et la reproduction de l'espèce. Alors, pour surveiller le corps, les techniques de contrôle vont se miniaturiser après la Seconde Guerre mondiale, avec l'invention des hormones, les techniques de contrôle deviennent intérieures. On n'a plus besoin de l'hôpital, de la caserne, de la prison car désormais le corps lui-même est devenu le terrain de surveillance, l'outil ultime. Qu'est-ce qu'on prend quand on prend de la testo ou la pilule ? On avale une chaîne de signes culturels, une métaphore politique qui charrie toute une définition performative de construction du genre et de la sexualité. Le genre, féminin ou masculin, est apparu avec l'invention des molécules. Ensuite, très rapidement, la pornographie s'établit comme nouvelle culture de masse, et la masturbation devient un levier de production du capital. La main, qui n'avait pas de genre, comme l'anus, est maintenant Potentia Gaudendi ou force orgasmique, outil de production.


Judith, vous avez analysé la «mélancolie du genre» dans votre travail, trouvez-vous qu'il y en a dans le livre de Beatriz ?
Judith Butler: Certains psychanalystes diront que Beatriz s'imagine toute-puissante, mégalo, occupant toutes les places, dans son livre. Mais ce que je trouve très intéressant, c'est qu'elle nous invite dans un champ d'expérimentation entre deux extrêmes qui sont, d'un côté, sa position et, de l'autre, celle de la différence sexuelle défendue par les analystes. Ce qui est dangereux, c'est de penser que la masculinité est une chose bien précise et la féminité une autre, et qu'elles ne peuvent être que ça. Aussi, la mélancolie dont je parle apparaît surtout dans la formation d'identités rigides. Si je clame en frappant du poing : «Je suis homosexuel !», ou autre chose, si mon identité devient quelque chose que j'affirme, que je dois défendre, il y a rigidité. Quel est ce besoin de se fixer une fois pour toutes ? Comme si je connaissais mon futur, comme si je pouvais être un tout continu ! Il y a des formations identitaires qui se défendent de ressentir une certaine perte, et c'est la mélancolie du sujet hétérosexuel qui m'intéresse. Prenons certaines formes d'hypermasculinité ou d'hyperféminité dans la culture hétérosexuelle, elles ont l'air queer (performatives), car elles sont hyperboliques. Un homme, par exemple, qui aurait peur d'avoir le moindre soupçon de féminité en lui, et qui vivrait en traquant ces traces-là. Dans le monde gay et lesbien aussi, il peut y avoir une certaine «police de l'identité». Comme si, en tant que lesbienne, je ne serais que lesbienne, je ne ferais que des rêves lesbiens, je n'aurais que des phantasmes avec des femmes. La vie, ce n'est pas l'identité ! La vie résiste à cette idée de l'identité, il faut admettre l'ambiguïté. Souvent l'identité peut être vitale pour faire face à une situation d'oppression, mais ce serait une erreur de l'utiliser pour ne pas affronter la complexité. Tu ne peux pas saturer la vie avec de l'identité.


Beatriz Preciado : J'ai commencé le livre avec un deuil, la mort de Guillaume (Dustan), et aujourd'hui, je fais le deuil de l'identité, je ne serai jamais vraiment lesbienne, jamais vraiment un transsexuel, et ce deuil, il est libératoire, en fait. J'aurais pu décider de ne pas prendre de la testostérone mais ça, ça aurait été mélancolique. La question, c'est comment faire le deuil de la politique d'identité. (Fin du premier volet)

 

Propos recueillis par Ursula Del Aguila

Photo Ami Sioux

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