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ARCHIVES TÊTU: Judith Butler et Beatriz Preciado en entretien (2)

Par Ursula Del Aguila Chef de rubrique Têtue.com jeudi 13 août 2009, à 13h00 | 1939 vues
Plus de: Beatriz Preciado, Judith Butler, genre, testostérone, micro-révolution, Virginie Despentes

Pour ceux et celles qui auraient manqué le grand entretien philo entre deux maîtresses du genre Judith Butler et Beatriz Preciado, dans Têtu n°138 (novembre 2008), le revoilà en trois volets. Aujourd'hui, deuxième volet: l'utopie «Testo Junkie».

Preciado et Butler IITon livre Testo Junkie est une utopie libératrice des genres et des sexualités, et aussi le constat nihiliste d'une époque désastreuse pour l'écologie. Comment la révolution est-elle encore réalisable aujourd'hui ?  
Beatriz Preciado : Je ne conçois pas la révolution sous la forme virile de la lutte, de la transformation héroïque. Pour moi la révolution, c'est ce qui est du domaine du possible, uniquement dans les micro-actes. Cette microrévolution-là, elle est possible. Après, la question ultime, c'est comment rester vivant dans ce monde de guerre totale dans lequel on vit. Nous avons besoin d'une nouvelle politique de l'expérimentation et pas uniquement de celle de la représentation. Je milite pour une «Propaganda for Queer Fucking». Cette microrévolution est dans le corps, l'expérimentation, le sexe, le plaisir, la prise de drogues. Aujourd'hui, à partir de Judith Butler et de Donna Haraway, on doit penser de façon nouvelle la notion de l'oïkos, du foyer, qui est le corps, le corps global et la terre, c'est pour ça qu'on a besoin d'un nouveau féminisme. Et c'est vrai que mon livre fait peut-être aussi le deuil de la planète, car le constat écologique est très alarmant.


Dans Testo Junkie, les femmes sont appelées des «putes», des «chiennes». Ne joues-tu pas un peu la «machotransgouine» ?
Beatriz Preciado : Quand je dis «pute» ou «chienne», je ne parle en aucun cas de toutes les femmes, mais de certaines filles avec qui je baise. Et ce sont elles qui m'ont appris à les appeler comme ça. Vous imaginez bien que quand j'appelle Virginie Despentes ma «chienne», c'est parce qu'elle est tout à fait d'accord... Quand une femme parle de la sexualité de façon crue, elle est vue comme masculine. Ici, ce n'est pas une figure rhétorique pour moi, c'est une façon d'habiter l'espace public, et comme c'est totalement interdit d'écrire comme cela pour une femme, quand tu te réappropries ces codes-là dans le langage, tu génères une violence, et moi, je revendique ce langage ! Et puis, les femmes dont je parle reprennent l'insulte à leur compte dans une logique d'empowerment (renforcement de soi), ce que Judith appelle le déplacement de l'injure qui change le sujet de l'énonciation qui n'est plus victime. Donc, je préfère chienne à victime pour désigner les femmes. Judith montre très bien que les notions politiques avec lesquelles on travaille viennent du discours politique, juridique, on doit travailler en permanence avec des notions qui sont des outils de normalisation, cette tension est constamment présente. Tu ne peux pas faire de la politique de manière pure, il y a toujours un moment où tu peux être lu de façon différente. Que se passe-t-il quand une femme se réapproprie ces codes de la masculinité ? J'aimerais que tous les vrais machos viennent à mes ateliers de drag king, baisent avec les filles avec qui je baise, viennent aux cours de Judith: ils ne seront plus machos.

Judith, que pensez-vous de ces termes ?
Beaucoup de gens s'emprisonnent eux-mêmes dans toutes ces catégories, butch, fem, lipstick, macho... Pourquoi ? Elles continuent d'agir en permanence sur nous, mais la question intéressante serait de voir comment on agit avec celles-ci, d'une façon qui ne nous rende ni victimes ni emprisonnées. Je parie que Beatriz et moi avons offert un nouveau destin sexuel à toutes les féministes qui désirent une relation sexuelle à dominante macho, mais qui ne supportent pas la subordination sociale aux hommes. Ce qui est important, c'est de ne pas laisser croire aux hommes qu'ils possèdent entièrement la masculinité. Mais s'il est encore d'actualité de parler de domination masculine, ce qui est problématique c'est quand on pense que la domination est ce qui caractérise la masculinité. Un macho, dans le stéréotype, c'est quelqu'un qui est incapable de se confronter à sa propre féminité.


Parlons de l'actualité. Thomas Beattie, transsexuel américain «female to male», a accouché cet été d'une petite fille. Sa grossesse a été présentée par les médias comme celle du «premier homme enceint». Thomas Beattie était d'abord né fille. Dans son processus de changement de sexe, il a pris de la testostérone et a réalisé une mammectomie. Ils voulaient un enfant, sa compagne et lui. Or celle-ci ayant subi une hystérectomie, elle ne pouvait pas être enceinte. Thomas, lui, avait toujours son utérus d'origine, donc il a décidé de le porter. Comment lisez-vous cette grossesse à l'ère de la reproduction toujours plus biotechnologique ?
Judith Butler:
Pour être enceinte, il faut avoir certaines fonctions reproductives opérationnelles, mais aussi des techniques. Ça ne suffit pas d'avoir un appareil reproducteur biologiquement féminin. La reproduction peut être le résultat d'un rapport hétérosexuel, d'une insémination, ou d'un don de gamètes. Certaines femmes ont les fonctions reproductives, mais ne sont pas capables d'être enceintes sans intervention technique. Il y a toujours de la technique, partout, il n'y a pas de rapport sexuel hétéro ou homo sans tekhnê, la pornographie est
une technique. L'autre est une technique: utilise-moi, fais de moi ton instrument de plaisir, voilà ce qu'est un rapport sexuel...Sinon, on ne céderait jamais ! (Rires.)


Beatriz Preciado: Ce n'est pas le premier transsexuel enceint. Matt Rice, FTM américain, a porté son enfant mais ne l'a pas médiatisé. Ce qui est intéressant, c'est la publicité de cette maternité. Ce sont les médias en quelque sorte qui rendent possible la reproduction de Beattie. S'il a pu être «enceint», c'est parce qu'il a décidé de refuser l'ablation des ovaires qui accompagne le protocole de changement de sexe. Car c'est nécessaire, pour que l'hétérosexualité continue d'apparaître comme le cadre naturel dans lequel la grossesse se déroule, de rendre le sujet ou le corps transsexuel infertile. Beattie prouve que le corps est un champ de multiplicité ouvert à la transformation, son corps n'est ni masculin, ni féminin, c'est un champ d'implantation technique dans lequel peuvent arriver des choses multiples. Cette complexité de techniques ici liées à la reproduction montre que nos corps sont finalement des organes techno-vivants, et pas des matières premières ou des organes purement biologiques, indépendants du langage, des métaphores, des discours. Cela fait longtemps : dans le monde industrialisé, à l'ère de la pilule, de la baise hétéro programmée par Hollywood et par la pornographie dominante, aucune grossesse n'est naturelle. À la fin des années 1960, il y avait d'emblée dix millions de consommatrices de la pilule, c'était la première fois qu'un médicament était prescrit sans maladie, et cette prescription signifie que le corps féminin est discipliné pour être maternel. Thomas Beattie est dénoncé comme l'antinaturel, alors qu'il n'est qu'une des possibilités parmi des milliers de cas aidés par les techniques, et ça risque d'être de plus en plus fréquent. (Fin du deuxième volet)

 

Propos recueillis par Ursula Del Aguila

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