Ann Scott: Bonsoir Jeunesse
Après «Superstars», le livre culte et rock de milliers de lesbiennes, il y eut d'autres livres d'Ann Scott, dont le rêche «Pire des mondes» ou l'obsessionnel «Héroïne», et à chaque fois on s'est dit: pas mal, pas mal, mais qu'est-ce qu'elle attend pour foutre le feu? C'est fait avec «A la folle jeunesse» qui vient de sortir dans les librairies.
Ses tatouages sur les bras, dans le cou, sur le ventre, sont comme les coups de griffes rageurs d'un passé lointain, celui des vingt ans à peine où sa punkitude faisait d'elle une curiosité sur les podiums des défilés, où elle habitait de rien et de drogues à Londres. Puis elle a compris, avant d'autres, plein d'autres, que les matins froids ne servent pas à grand-chose, et surtout pas à oublier.
De ce constat, Ann Scott a fait profession d'écrivain, livrant voilà dix ans Superstars qui racontait des histoires de filles aimant et baisant d'autres filles sur fond de techno, ce qui était sa vie et en même temps pas du tout. On croyait alors qu'Ann Scott, aux côtés de Virginie Despentes et Christine Angot et non loin de Guillaume Dustan, allait renverser le cours des choses, injecter du réel, du claquant, du flamboyant et du tourment dans ce corps tiède qu'était le roman français. Les années ont passé, Dustan est mort, Angot s'en sort vaille que vaille, Despentes aussi (qui publie ces jours-ci son nouveau livre/polar, réussi, Apocalypse bébé), mais Ann Scott? Que devient un écrivain qui n'écrit pas? Ou aussi lentement qu'elle?
Elle passe son temps à regarder le plafond, manger des pâtes, boire du coca-cola à la chaîne, essayer d'éviter l'angoisse. Après «Superstars» il y eut d'autres livres, dont le rêche Pire des mondes ou l'obsessionnel Héroïne, et à chaque fois on s'est dit: pas mal, pas mal, mais qu'est-ce qu'elle attend pour foutre le feu?
C'est fait.
L'Avatar 2010 de l'autofiction
A la folle jeunesse sort ces jours-ci, et c'est le livre que tout être humain doté de cervelle, vaguement nostalgique, légèrement hédoniste, devrait avoir envie de lire. Il parle de quoi? De la vie qui passe, de ce qu'on a fait de cette vie, de ce qui reste à en faire. Et malgré son titre (extrait d'un des films-cultes de Scott, Out of Africa), ce n'est pas le roman d'une quadragénaire qui se regarderait dans le rétroviseur avec un pincement au coeur. Il commence par l'histoire de trois amies qui ont pour habitude de se retrouver chaque premier janvier dans un café chic de Saint-Germain-des-Prés, là où se fabriquent et se consument pas mal de réputations. Sauf que la narratrice ne vient pas, ce matin-là où Paris est sous la neige, et son errance dans la ville, jusqu'au soir où l'on fête l'anniversaire de son père, la fait réfléchir. A ses amours, ses choix; bref, la vie.
Dit comme ça c'est un peu abstrait. A la folle jeunesse est pourtant ultra-fonceur, un pied dans les souvenirs, un autre dans le futur, et truffé de références (votre mère aura besoin d'un lexique). Il y est question de filles entre elles (encore!), de pédés (pas forcément bien traités, ces quelques «pédés de la mode» tant ils sont, il faut dire, irritants de bêtise), mais aussi de vacances à Marrakech, de Bret Easton Ellis, de Courtney Love et de phobies -toujours intéressant les phobies, ça limite le monde, on est obligé de faire autrement.
Avatar 2010 de l'autofiction, A la folle jeunesse est écrit à la première personne du singulier et l'on pourrait croire qu'il s'agit d'Ann Scott puisque le début du livre, emprunté au prologue de Lunar Park de Bret Easton Ellis, raconte la traversée du miroir de Scott, Ann, à l'époque de Superstars: pages claquantes, inspirées, à propos de la célébrité, de la déformation des sens lorsque tout le monde vous lèche les pieds, vous ouvre les portes. Alors? Elle explique à Têtu avoir voulu «construire une histoire entièrement fictive et dire la vérité à l'intérieur de celle-ci». On risque quand même de lui demander si elle connaît Ellis puisque son héroïne lui téléphone (scène rapide, brutale, drôle). Oui elle couche avec/non elle ne l'a jamais vu: peu importe le vrai, et qu'est-ce que ça change au roman? Un roman qui apporte d'ailleurs sa propre réponse au vrai/faux puisque l'une de ses phrases-clés est: «Rien de ce à quoi j'ai tenu n'a jamais existé.» Les plus beaux rêves, les meilleures love stories, les prouesses imaginaires, les vies qu'on s'invente, oui, beaucoup pourraient en dire: ça n'a jamais existé.
Génération Grandir
Ann Scott a mis quatre ans pour écrire son livre. Mais qui porte Don Delillo au pinacle, qui pense que le meilleur début de roman se trouve dans Generation X de Douglas Coupland («Dans les années 70, alors que j'avais quinze ans, j'ai vidé mon compte en banque pour traverser le continent en 747 jusqu'à Brandon, Manitoba, au cœur de la prairie canadienne, et assister à une éclipse de soleil»), cette personne-là, à coup sûr, s'expose au découragement (de mettre la barre si haut). Quatre ans, donc, pour affiner la structure de cette Folle jeunesse (faite de sauts dans des passés plus ou moins lointains, d'apparentes non-concordances de temps), pour en sculpter l'idée-maîtresse. Qui n'est pas révolutionnaire. Elle occupe même une bonne partie de l'humanité urbaine post-adolescente (ça fait du monde), et cette idée, ou plutôt cette ambition un peu résignée (quoiqu'admirable) se résume à: «Essayer de grandir.» Sur le plan littéraire, dit Ann Scott, cela revient à «commencer à écrire au lieu de retranscrire; construire, réfléchir, tirer les fils; refermer aussi la page autobiographique, et prendre un peu de distance avec la filiation sexe/drogues/rock'n'roll". Cette filiation qui, depuis le tube de Ian Dury, fait bander la plupart des mâles occidentaux et des filles aussi même si Lindsay Lohan, héroïne lesbienne post-pop, semble déjà perdue.
Têtue
A propos de perdue: lors d'une émission de télévision trop vite enregistrée, Ann Scott déclara, au moment de Superstars, qu'elle trouvait l'homosexualité «infantile». On lui est bien sûr tombé dessus, comment peut-on affirmer cela tout en fricotant avec des filles? comment peut-on ainsi donner du grain à moudre aux idiots? Aujourd'hui elle dirait probablement pareil, «hélas!», mais précise: «Il s'agit de mon regard sur mon propre parcours affectif.»
Ah oui: elle regrette une chose, ses tatouages, elle écoute de vieux airs de 2Pac parce que c'est l'été et que la musique «est assez nonchalante même si les textes ne le sont pas», elle a écrit l'un des romans majeurs de cette rentrée et elle s'appelle Scott, Ann, ce qui, évidemment, n'est pas son vrai nom.
A la folle jeunesse, Stock, sortie le 18 août, 15 euros.

Cet article est paru dans le dossier Rentrée littéraire du numéro de septembre de TÊTU, en vente aujourd'hui.
A découvrir aussi: Amélié Nothomb, qui présente son coup de coeur parmi les nouveaux romans: La Distribution des lumières, de Stéphanie Hochet.












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De P-L
"où elle habitait de rien et de drogues à Londres"-> c'est pas plutôt "vivait de rien et de drogues"??
Sinon, rien que les références qu'elle cite moi ça me donne envie d'acheter et de lire le bouquin...Courtney Love, Easton Ellis, DeLillo, n'en jetez plus je suis convaincu.