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A.L. Kennedy écrit au scalpel

Par Ursula Del Aguila Têtue.com mercredi 25 février 2009, à 15h44 | 2214 vues
Plus de: Alison Louise Kennedy, Icône lesbienne, Dissection, Seconde guerre mondiale, générations de femmes

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Figure de proue de la littérature britannique, cette Écossaise excelle dans l’humour noir et a pris des cours de dissection pour mieux mettre à nu les sentiments de ses personnages. Dans «Day», elle opère en temps de guerre.

Alison Louise Kennedy, romancière virtuose, humour noir et sens inné du malheur humain, manie la plume comme un scalpel. Dans Day, elle orchestre avec brio et de l’intérieur la guerre perpétuelle d’un ex-soldat amoureux: guerre réelle dans son horreur physique et guerre intime d’un homme au bord de la folie, à la recherche de celle qu’il aime.


Vous êtes née à Dundee, comme le poète Byron. Diriez-vous que vous êtes une romantique frustrée? Oui, une romantique avec un R capitale, mais quand on est romantique, on est probablement toujours frustré. Être humain, c’est être frustré.

Dans vos romans, les personnages sont marqués par la culpabilité et l’au-delà chrétien. Croyez-vous en Dieu ? Oui, même si je ne sais pas trop ce que croire en Dieu pourrait signifier. L’idée même de Dieu est trop vaste pour l’esprit. Aujourd’hui, les gens réalisent qu’ils peuvent avoir du pouvoir politique par la foi, c’est assez effrayant. Mais je suis touchée par la spiritualité, l’idée que les gens essaient de devenir meilleurs m’intrigue, et l’homme n’est pas qu’un agglomérat de particules. Dans le roman, Alfred est poussé par l’expérience de la guerre dans ses derniers retranchements d’homme. C’est en quelque sorte insultant pour l’esprit humain de penser que l’on n’est que de la viande. Bien sûr, c’est aussi ce qu’il est. Un soldat m’a raconté que le manque de dignité est si fort quand on est sur le front et la peur de mourir si immense, que l’homme est superflu. On est comme violé dans son identité d’homme. Alison Louise Kennedy

Votre écriture est organique et électrique, les émotions sont d’abord des mécanismes physiologiques avant d’être des pensées. Selon vous, le corps est-il premier ?
On est à la fois des animaux, des machines et des êtres pensants, tout ça n’est pas séparé. Plus jeune, j’ai étudié l’anatomie, j’avais besoin de mieux connaître le corps et le cerveau. L’anatomiste qui donnait des cours à l’université était enthousiaste et très vivant, sûrement pour compenser le fait d’être entouré de morts toute la journée. J’ai assisté à des dissections, c’était magnifique. J’ai vu un jour un vieil homme dont l’abdomen était ouvert : on pouvait voir à l’endroit du nombril, mais de l’autre côté, des minuscules veines qui étaient reliées au cordon ombilical quand il était fœtus dans l’utérus de sa mère. La marque du vivant… Il m’a amené un jour un assortiment de pieds pour un ami danseur venu au cours : des pieds dans du formol, des pieds découpés, des pieds de noyés. J’ai prévenu mon ami que nous aurions très faim après cela et ça n’a pas raté. Les corps conservés ressemblent à des corps vivants mais ont la couleur brune de la viande, un mécanisme instinctif nous fait saliver inconsciemment.  On est tous un peu cannibales !

Alfie, le héros de Day, est une bombe sociale et existentielle prête à exploser. Seriez-vous cette bombe si vous n’écriviez pas ? Oui, c’est possible, l’écriture me soulage, mais elle amène une autre tension car je suis habituée à cet exutoire. Quand je n’ai pas écrit, c’est comme si je n’avais pas médité, la voix dans ma tête arrête de me parler. En fait, un écrivain est une maison vide: les personnages viennent te rendre visite, ça te rend heureux, mais tu es aussi content quand ils s’en vont. Après, je ne sais pas pourquoi j’écris. Je viens d’une petite ville où je ne me sentais pas vraiment vivante. C’est drôle parce qu’il y a beaucoup d’écrivains à Dundee. Les paysages sont magnifiques, mais il y a un taux de chômage élevé et une violence sociale : si tu n’as pas d’argent, tu t’écroules.

Vous êtes vue comme une icône lesbienne… Oui je sais, peut-être parce que beaucoup de gens pensent qu’écrire est un métier d’homme, et qu’une femme qui écrit ne peut qu’être homosexuelle. C’est énervant ce préjugé. Mais non, j’aime les hommes, plutôt grands et bavards, même laids tant qu’ils ont une belle voix... Bon, ma vie sexuelle est catastrophique, je travaille trop et je voyage beaucoup. Dans ces conditions, ce n’est pas évident de maintenir une relation. Les Français sont plutôt beaux, ils ont un air faussement négligé. C’est faux mais c’est beau… (En français.) Uda

Day, A.L. Kennedy, Éditions de l’Olivier, 336 pages, 23 euros.

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