Zoom sur… Cathy Peylan
Cathy Peylan est devenue la photographe incontournable de toute une communauté. De salons en festivals, elle a sillonné la France entière avec ses clichés. Rencontre avec une artiste qui fait voler en éclats les barrières de l'intolérance.
Pouvez-vous nous retracer votre parcours dans le monde de la photo?
C'est un parcours d'autodidacte. J'ai commencé à photographier vers 12-13 ans avec un Kodak Brownie flash, qui est toujours là , bien en vue sur une étagère du studio. J'ai tout de suite adoré ça, même si je n'avais aucune notion de technique. Plus tard, j'ai passé des heures dans les bouquins et fréquenté les photos clubs. Puis, j'ai fait des stages et rencontré des photographes. Je leur dois beaucoup.
Dans le milieu LGBT?
La rencontre avec le milieu homo, à une époque où il n'était pas facile d'être soi-même, m'a permis de trouver mes repères et de m'affirmer. Dès le début j'ai ressenti le fait d'être lesbienne non pas comme une différence mais comme une façon de "faire" autrement. Jamais aucune idée de culpabilité ne m'a effleurée. J'étais même plutôt fière de moi, il y a 35 ans, d'embrasser ma copine dans la rue. Je ne suis pas une militante au sens fort du mot. Je lutte dans "l'air du temps" avec ce que je sais faire: photographier. Quand tu es immergée dans un milieu, tu es comme une éponge: tu t'imprègnes de ce qui se passe, de ce qui se dit ou pense. Et, sans t'en rendre vraiment compte, tu anticipes. Un matin tu te réveilles avec l'envie de photographier juste parce qu'un mot, une sensation, un regard, une colère a déclenché le processus créatif.
En 1995, j'ai commencé à photographier le milieu lesbien avec un projet qui s'appelait "Parlez-moi d'amour!" parce que je voulais montrer que nous étions fortes de notre culture, de ce que nous étions. Que nos codes, nos références, nous appartenaient. J'allais dans les fêtes à Marseille et à Toulouse, j'installais deux spots dans un coin et je photographiais les couples de femmes. Les inhibitions ne tombaient que tard dans la nuit. Je garde un souvenir très fort de ces moments où les filles, entre alcool et petit matin, osaient enfin (s'ex)poser, en me racontant un petit morceau de leurs vies. C'est le premier travail que j'ai montré dans l'expo des plasticiennes de Cineffable. Je l'ai arrêté au bout de deux ans: les couples changeaient et ça devenait difficile pour l'utilisation des photos, entre les "ex" qui ne voulaient plus et les "nouvelles" qui ne voulaient pas…
"Women Zone" (série réalisée en 1999), qui parlait des relations SM entre filles et "Mauvais Genre[s]?" (série commencée en 2002), sont venues d'un ras le bol de l'intolérance des lesbiennes entre elles.
D'où vous vient cette attirance pour les photos de spectacles de danse?
De ma passion pour le langage du corps. Force, énergie, lassitude, abandon, désir, plaisir…Tout est dit par le corps! Peu importe qu'il soit parfaitement immobile ou en mouvement. J'aime les cadrages serrés qui recentrent l'émotion et tout l'imaginaire que laisse le hors cadre.
Quels sont les artistes photographes qui ont marqué votre existence ?
Il y les photographes que je n'ai jamais rencontré(e)s mais dont les photos m'ont donnée envie de travailler autrement: Henri Cartier-Bresson et sa relation à "l'instant décisif", Duane Michals et l'utilisation des séries autour d'une idée, Irina Ionesco, Jan Saudek, Sarah Moon, Del La Grace Volcano dont les univers me touchent. Et surtout Nan Goldin et sa façon de mettre sa vie dans ses images. Mais il y a aussi Loïs Greenfield, Guy Delahaye, P.J.Amar, Guy Le Querrec... La longue liste des photographes que j'ai vu(e)s travailler, que j'ai écouté(e)s parler de la photo avec passion et qui m'ont beaucoup appris.
Comment s'est passé votre rencontre avec les Belladonna 9 Ch?
Je les avais croisées sur un spectacle de danse. Je suis allée faire des photos d'un concert à Marseille, où elles étaient à l'affiche avec les Zrazy. Elles ont aimé les photos. C'était en 1995. Après, je les ai suivies dans beaucoup de concerts, collaboré à la pochette de "Marseilles", de "Morsures" et réalisé une expo. Mais surtout, nous sommes devenues amies et Agnès a souvent posé pour mes projets photo.
Pourriez-vous photographier sur commande un artiste qui ne vous ferait pas vibrer?
Bien sûr. Ça m'arrive parfois en danse. Je ne suis pas toujours en osmose avec ce que je vois… Je trouve alors mes photos vides, sans émotion.
Avec "Mauvais Genre(s)?" vous avez tenu à photographier des personnes très androgynes. Quel était le but de ce projet et comment a-t-il été accueilli?
Au départ "Mauvais Genre(s)?" est un coup de gueule contre l'intolérance des lesbiennes entre elles. J'en ai eu assez de lire "camionneuses s'abstenir" dans les petites annonces, d'entendre des lesbiennes "politiquement correctes" reprocher aux butchs de nuire à "l'image" des lesbiennes en brouillant les codes des genres. Cette exposition a beaucoup tourné depuis 2002, et je dois dire qu'elle a souvent été mieux accueillie par les hétéros que par le milieu homo. Des gays m'ont dit "c'est pas des femmes!", certaines butchs ont mal vécu ce miroir qui renvoyait une image qu'elles n'assumaient pas.
À votre avis, où se trouve la limite entre une réelle démarche artistique et un voyeurisme primaire?
Je ne sais pas s'il y en a une dans l'acte photographique. Face à ton sujet, quel qu'il soit, voir ne suffit pas. Tu dois regarder. C'est un acte volontaire, insistant, pendant lequel tu fais des choix de déclenchement. Tu es forcément voyeur(euse). Je crois que, si limite il y a, elle est plutôt dans l'utilisation que le(la)photographe fait de ses images… et peut-être aussi de la façon dont le spectateur les regarde.
Une photo réussie, pour vous, c'est quoi?
C'est une photo qui n'a pas besoin de légende, ni d'explication pour provoquer chez ceux (celles) qui la regarde, l'émotion que j'ai voulu y mettre.
Vous est-il déjà arrivé de vous censurer vous-même
Quelques fois! Mais jamais à la prise de vues. Pour l'instant, je me suis juste interdit d'utiliser les photos…
N'avez-vous jamais eu l'envie de passer à la réalisation cinématographique ?
Oui, et de plus en plus souvent! C'est en train de mûrir…
Quels sont vos projets pour les mois à venir ?
Une exposition aux 3G à Marseille en décembre et janvier avec les photos du calendrier lesbien Ipso Facto 2006. Peut-être de nouvelles photos pour le "Tout sur l'amour" à Toulouse en Avril. Continuer mon travail numérique sur "Angels' sex", les séances photos pour "Mauvais Genre(s)?" et un projet chez les gays…
Êtes-vous à la recherche de modèles actuellement ?
Oui. J'ai envie que "Mauvais Genre(s)?" devienne un travail d'avantage centré sur le transgenre et je voudrais entrer en contact avec des trans FTM et MTF qui accepteraient de poser nu(e)s.
Propos recueillis par Tatiana Potard Photo "Autoportrait" par Cathy Peylan
Le site de Cathy Peylan
Le site des Belladonna 9 Ch











