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Wolfgang Tillmans : l'interview intégrale (troisième et dernière partie)

Par Thomas Doustaly mercredi 19 octobre 2005, à 00h00 | 1730 vues
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Je voudrais parler de la photo de la mer rouge. On a le sentiment que vous ne faites jamais de photos de tourisme quand vous êtes à l'étranger. Soit c'est du paysage, soit c'est politique. Même vos pyramides ne sont pas " touristiques " ! Pouvez-vous expliquer la façon dont vous travaillez à l'étranger, votre approche de l'exotisme ?Je crois que la façon dont je travaille à l'étranger apporte plus de clarté au spectateur parce que je choisis un regard décalé. Si je photographie des enfants jouant dans la poussière d'un village africain, je pourrais seulement y réagir de mon point de vue, qui est proche de celui de nombreuses autres personnes, de celui de mon père par exemple, qui est un bon photographe amateur. Il n'y a rien que je pourrais ajouter parce que je n'ai pas de compréhension approfondie de leur réalité. Et ça ne m'amuse pas de caricaturer un village africain dans la poussière. (rires) Ça devient ce que l'on appelle en Allemagne de l'ethno-kitch ! Attention, je ne sous-entends pas que toutes les photos de l'étranger sont ethno-kitch ! Un vrai reporter ne ferait pas ça non plus, il aurait un propos, mais moi, j'ai choisi une autre approche.Ceci n'est clairement pas de l'ethno chic.Non, c'est le Cap Verde. Quand je me trouve dans un endroit exotique ou qui n'est pas occidental, je me tourne souvent vers la nature. La nature, ça marche partout, parce que personne n'a d'autorité sur elle, nous sommes tous égaux devant elle, donc je me sentais capable d'en parler et d'en faire des photos qui me soient propres. Mais bien sûr, il y a toujours ce défi : " Est-il possible de photographier la beauté extrême. Est-ce possible de trouver des effets extrêmes, comme une mer rouge. Peut-on dépasser le sujet ou est-ce qu'il dominera toujours sur la forme ? "Quelle est la réponse ? Et bien, certaines des images qui, je l'espère, ont survécu à ce questionnement ont été sélectionnées pour le livre. Et bien sûr, beaucoup d'autres ne répondent pas à cette question parce que je n'ai pas réussi à trouver un angle personnel pour les photographier.Vous pensez que ce principe de la beauté extrême s'applique également aux portraits ?Oui, mais ce n'est pas un défi pour moi car je ne me sens pas attiré par la beauté extrême chez les gens. La série sur Kate Moss était une expérience parce que c'est une telle figure publique. Je voulais regarder la plus belle femme du monde!Alors, pour vous, la beauté extrême ne se trouve que dans la nature.Oui, comme les fleurs, par exemple, une photographie de fleurs. Est-ce possible ? C'est mon défi quotidien, ce à quoi je pense quand je regarde mes pellicules, un critère : "Est-ce possible ? En utilisant la technique dont je dispose, puis-je trouver un moyen de réussir ?" Et d'arriver à un résultat le plus simple et naturel possible. Cette photo ne pouvait pas être réalisée dans un studio avec vingt néons pour créer la lumière. Quoi que … Peut-être que ce serait possible de créer cet effet dans un studio ! (rires)Non, je ne pense pas !Je préfère que les choses aient l'air d'être le résultat d'un travail facile, qu'il il y ait un élément de jeu.Pensez-vous quand même travailler un jour en studio ?Hem … Non. J'utilise parfois des studios, mais je n'aime pas l'équipement traditionnel pour les lumières. Par exemple, en 1992, j'ai photographié des natures mortes de shorts posés sur des chaises.Ils créaient un lien entre les deux chaises. C'était mis en scène sur une estrade. Aujourd'hui, je ressens un genre de confiance de sculpteur. Les objets sont tri-dimensionnels et je choisis de les rendre bi-dimensionnels. Ça correspond à une certaine forme d'utilisation du studio.La dernière photo que nous voudrions que vous commentiez celle de vos pieds sur la plage. Ce qui est drôle ici, c'est que l'auteur de l'essai qui accompagne les photos remarque que vous travaillez toujours à partir d'un point de vue indifférent.Oui. (rires)Et bien, cette photo-là, et toutes les autres dans lesquelles on ne voit qu'une partie du corps, semblent plutôt prises à partir d'un angle privilégié, parce qu'ici, par exemple, vous êtes le seul à pouvoir prendre cette photo. Mais elle reste compréhensible. Elle est à la fois simple et en même temps, c'est comme si elle était unique.Oui.Et d'une certaine façon, tout le monde pouvait la prendre. On se met dos au soleil et l'on photographie ses pieds. Comment comprendre que vous soyez le seul à aboutir à ce résultat ?C'était d'abord une nécessité technique. La photo devait être prise par moi. Si je n'avais pas été là physiquement, on ne l'aurait pas. Mais ceci n'est qu'une contrainte technique. Les photos doivent parler un langage qui autorise le spectateur à être dans la même situation. Je sais que les gens cherchent à me reconnaître dans les photos, on ne peut pas regarder un livre sans penser à son auteur.-Oui, c'est impossible de ne pas se demander : " C'est sa bite ? " (rires) D'ailleurs, ce matin, quelqu'un m'a posé cette question et j'ai répondu "À qui d'autre elle pourrait être ?".Vous ne parlez pas de cette photo, mais de celle de la pipe ! Oui, elle est drôle, celle-là. Et la photo ne laisse aucun doute, ça ne peut être que le photographe, mais les gens ne veulent pas forcément se poser la question, ils ne veulent pas se dire que vous êtes pervers ! (rires)Cette photo-ci est moins dérangeante, alors !Oui, c'est un type que j'ai rencontré au Carnaval de Cologne. Celui de la pipe, dans une back room. Il a été très excité par l'idée et heureusement, j'ai pu obtenir son adresse et donc lui demander la permission de publier la photo. Mais il m'a autorisé alors je lui ai envoyé une sélection de mes photos. Mais, pendant des mois, je trouvais que la série était too much. Je ne savais pas que ça figurerait un jour dans un ouvrage de rétrospective qui se vendrait si bien. On le voit de façon frontale, un portrait de lui comme un mec qui aime la bite !Mais c'est une magnifique photo. Vous lui avez parlé depuis ?Non, j'aimerais bien. Il m'a donné l'autorisation, mais bien sûr, c'était à une époque où je n'étais pas très connu.Vous pourriez publier une petite annonce : " Si vous vous reconnaissez, contactez-moi SVP " !C'est, je suppose, un bon exemple des pouvoirs de transformation et de subversion du jeu. Avec un petit effort d'imagination, il faut juste regarder les choses de façon différente et expérimenter. Ça a l'air simpliste comme approche, mais c'est vrai.Quand je regarde cette photo, je suis frappé par votre humour de garçon, car vous arrivez à introduire une dimension drôle d'une façon simple et naturelle : "Oh, excusez-moi !". Cela n'est pas vrai de toute votre œuvre, mais parfois c'est très intense. Comme si vous vouliez dire que tout n'est pas si sérieux.Je pense que c'est important de toujours minimiser l'importance des choses, parce qu'en fait, si les choses sont vraiment importantes, alors il faut être convaincu qu'elles prendront de l'importance d'elles-mêmes. Sinon les gens peuvent s'y opposer violemment. J'ai réalisé assez tôt dans ma carrière que le public veut découvrir les photos seul. Personne ne veut qu'on lui dise quoi penser. C'est souvent le cas des œuvres d'art, quand elles vous guident de façon trop évidente sur un certain chemin. Cela peut être désagréable, et je pense qu'il vaut mieux faire des œuvres qui ont l'air facile. Cela les protège mieux que d'essayer de produire un art précieux, intellectuel ou [superficiellement] artistique. C'est un problème pour moi, car ce n'est pas non plus comme si j'étais universellement respecté. Certains pensent que je suis nul et se demandent ce qu'on me trouve.Je vois pourquoi.Donc, heureusement, la balance penche en ma faveur, mais quand même, certains ne prennent pas mon travail au sérieux.Vous croyez que certains artistes, certains photographes, en introduisant un côté emphatique dans leur travail se moquent du public ou des conservateurs de musée qui sont parfois impressionnés par une mise en scène ou une rhétorique.Oui, c'est sûr. Ils ne le font peut-être pas consciemment pour tromper, et ils peuvent se duper eux-mêmes. Comme de croire que sa propre construction a de la valeur. Je pense que beaucoup d'artistes fonctionnent ainsi. Par exemple, et sans vouloir salir la fierté des Français d'être invité à Venise, mais j'ai trouvé que le pavillon d'Annette Messager était ridicule. Je n'ai pas pu m'empêcher de rire, je n'arrivais pas à croire à quel point c'était mauvais. Comment est-ce possible, une rhétorique si lourde ?Mais ça marche sur les conservateurs.Et oui !Ce n'est pas très politiquement correct de dire ça !Mais les gens l'adorent !Je n'en suis pas sûr, mais elle est très respectée.Bon, moi, j'adorais Boltanski quand j'avais vingt ans…C'est un peu différent !Oui, c'est vrai. Il a des qualités réelles, c'est un bon artiste bien que parfois il en fasse un peu trop. Mais je ne veux pas dire que je suis à l'abri. On parle ici de stratégie quand elle marche, on va un peu loin. Ce qui est troublant dans tout art, c'est que ce qui marche aujourd'hui peut être votre perte le lendemain. Il faut évoluer et s'adapter aux conditions qui changent.Est-ce que c'est uniquement mon impression, ou le livre est-il un peu plus voire et moins humain que les précédents. Plus abstrait, peut-être? Je ne veux pas dire déprimant. Les contrastes entre les parties du corps au début du livre, par exemple. Je vois un lien avec le livre précédent, la photo de l'elephant man ou les photos encre. Au fait, quel est le procédé ?C'est la lumière, elles sont faites sans appareil photo sur du papier photo dans la chambre noire ! (rires)Quelle torture ! Êtes-vous conscient que le livre est plus sombre ?Oui … pourtant je n'ai rien perdu de mon amour de la vie ou de mon optimisme. Ce n'est pas une vision pessimiste des choses, mais je ne peux pas dire qu'il est plus mûr, car c'est ridicule de parler de soi à la troisième personne, c'est aux autres de dire s'ils le trouvent plus mûr…On vous l'a dit ?Oui. Quand j'ai décidé de faire ce livre, j'ai pris mon livre publié par Taschen comme repère de l'atmosphère ambiante des années 1990. Et je me suis demandé à quoi un livre du même type, pas un ouvrage savant mais un livre de vulgarisation, ressemblerait aujourd'hui, avec dix ans de plus. Certaines choses ont changé, qui n'ont plus besoin d'être photographiées, mais je suis aussi resté fidèle à de nombreux sujets.- Il y a clairement un fil conducteur.Avec des ajouts.Oui, il y a de nouveaux sujets, mais, en regardant vos trois livres en même temps, on voit clairement que le dernier est plus poétique et plus sombre. J'ai encore une question, sur la photo de couverture, Le transit de Venus, 6 juin 2004. La question est un peu bête, je sais, mais je trouve ça drôle que vous vous intéressiez ça. Je voulais savoir si vous saviez où vous seriez le 6 juin 2004. Où aimeriez-vous être ?J'ai donné la date ? Et bien … J'y serai sûrement. Ce sera la dernière fois de ma vie que je pourrai voir ça.Sauf si on trouve le secret de la vie éternelle !C'est le moment où l'on peut voir l'éclipse de soleil en Europe, sinon il faut voyager ailleurs si on veut la voir. En ce moment, je me dis, c'est bon, je l'ai vu, c'était un instant magnifique et privilégié, et je n'ai pas besoin de recommencer. Mais j'ai déjà vu trois éclipses en 1998, 1999 et 2003. Je pense que j'irai sûrement en Turquie en 2006 parce que c'est la prochaine qui sera accessible. Je réserve mon voyage ! Je suis à croc aux éclipses !Tant que vous ne développez pas une phobie aux éclipses !Non, une fois de temps en temps, pour un " loisir astronomique ", ça reste correct !En effet ! Il est évident que nous n'avons pas fait un entretien centré sur la dimension homosexuelle de votre travail, mais ce n'était pas l'objectif pour nous car ce n'est pas parce que vous êtes ouvertement gay que c'est nécessaire. Quand les photos sont érotiques, comme celle du short brillant, elles se passent d'explication.Oui, c'est pour ça que j'aime Têtu, parce que vous ne vous appesantissez pas sur les évidences.Et bien, c'est parce que nous n'en avons pas besoin. Je ne veux pas critiquer les autres magazines gays, mais contrairement à eux, nous avons la chance de ne pas avoir besoin de parler d'homosexualité quand cela ne se justifie pas. Nous sommes plus libres, nous pouvons nous concentrer sur la dimension artistique.Ça m'intéresse, ce que vous avez dit sur le côté plus sombre de mon dernier opus … Bien sûr, après avoir travaillé un an dessus, je suis très curieux de savoir comment il est perçu. Mais je dirais aussi qu'on vit une période différente. Le début des années 90, c'était autre chose. J'ai ressenti le besoin de m'exprimer à nouveau.C'est là que je voulais en venir. Est-ce lié au contexte politique international, qui est aussi plus sombre ? Certaines des photos soulignent que nous ne vivons pas dans une période idéale.Oui, même si le début des années 90 étaient très politique, c'était de la politique dans un esprit positif. Comme la première série que j'ai faite sur la techno, en 1991, qui s'appelait The United Sound of Europe. Même Maastricht, en 1992, semblait être un grand pas ! Comme si la construction européenne allait prendre de la vitesse, comme si la techno allait devenir la langue transeuropéenne. Il faut se souvenir comment c'était : politique, mais optimiste. On se révoltait contre le mauvais goût des années 80. Maintenant, je ressens le même engagement politique et un besoin similaire de s'exprimer, mais ce n'est malheureusement pas sur un mode euphorique, utopique ou optimiste — plutôt une attitude défensive. Je veux contribuer à défendre ce que j'avais réussi à exprimer, à défendre la légèreté [le fait de s'amuser/ la notion de plaisir].C'est une position différente, protectrice.C'est pour ça que c'est important pour moi d'avoir des photos de fêtes dans le livre. Certains disent, oh, les fêtes, c'est fini, l'hédonisme doit disparaître parce que nous avons de nouveaux défis à relever. Mais non, l'hédonisme ne doit pas disparaître ! • Propos recueillis par Thomas Doustaly Traduction Cécile Doustaly Photos Wolfgang Tillmans (reproduction interdite)

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