Wolfgang Tillmans : l'interview intégrale
Wolfgang Tillmans s'assombrit
En exclusivité sur tetu.com retrouvez l'intégralité de l'interview que le photographe a accordé à Têtu (n°104) à l'occasion de la sortie de son nouveau livre, Truth study center.
Têtu : Nous souhaitons faire un long entretien pour en savoir plus que les autres ! C'est une double page, alors vous pouvez commenter les photos ensemble ou séparément. On a choisi cette photo car il me semble que plus vous vieillissez, plus vos images de corps ressemblent à des abstractions. Au départ, je me demandais, "quelle partie du corps est-ce ?". Qu'en pensez-vous ?
Wolfgang Tillmans : Oui, c'est vrai. (il rit.) Oui.
Il y a des bouts ici, d'autres là , voici un bras … À la fin, c'est complètement abstrait.
Oui, c'est l'élément de composition du livre. Le livre a l'air très simple, pas organisé, mais en fait il contient un fort élément graphique avec cette photo qui crée précisément un élément abstrait qui le relie aux autres photographies abstraites du livre.
L'encre dans les photos.
Cela ressemble à de l'encre, mais ce n'en est pas !
Oui, je sais bien. (rires) Nous en parlerons plus tard.
Mais je suppose que c'est devenu possible avec le temps. Par exemple, quand j'étais jeune, je me suis intéressé à ce genre de cadrages. Mais j'avais environ vingt ans, et mes photos étaient peut-être un peu immatures, comme si je cherchais à faire une photographie intéressante sur le cadrage. Mais je pense que j'ai trouvé mon langage précisément en évitant de faire cela et en regardant toujours la personne dans son ensemble. C'est comme choisir un angle extrême, ou un recadrage suggérant une décision artistique. Pourtant, d'un autre côté, bien sûr, lorsqu'on a mis en place une approche, c'est toujours intéressant de la remettre en cause et de faire l'inverse. En effet, pour moi, en tant qu'artiste qui travaille quotidiennement, je cherche de nouveaux défis, je me demande ce qui est possible. On se dit, non, je ne peux pas parce que c'est trop évident, mais alors, le challenge, ça devient de faire une photo intéressante même si elle est trop évidente.
Bien. J'ai lu dans un livre que vous aviez dit que vous aviez besoin d'aimer les gens que vous photographiez. Je pense que c'est très important. Mais cela s'applique-t-il seulement aux portraits de visages, tels ceux que vous avez pris de Kate Moss ou d'inconnus, ou également aux parties du corps ?
Oui, j'ai besoin d'un élan affectif, comme, par exemple … Ce qui est incroyable dans la photo, c'est que d'une part, c'est un art intelligent et délicat, et de l'autre, il repose sur des instincts et sur l'intuition…
Sur des bases plus simples…
Oui, comme une situation uniquement visuelle. Vous voyez quelque chose et vous pensez qu'elle vous plaît, vous voulez presque l'avoir, en posséder un échantillon et en faire une photo. Ce qui est puissant, c'est qu'on a pas à la peindre. Quand je vois quelque chose qui m'intéresse et sur laquelle je pense que je peux travailler, c'est en général que j'ai reconnu quelque chose qui me touche tout en ayant une qualité universelle. Dans le cas des poils sur le dos de cet ami, c'est, d'un côté, très drôle et sensuel, les gens peuvent y associer différents fantasmes, certains l'adorent et d'autres le détestent. Mais ce qui est génial à un niveau plus universel, c'est bien sûr la dimension incontrôlable de la nature ou du corps… Cette petite forêt, cette jungle… Je pense que ça a du sens. C'est aussi pour ça que j'ai photographié ces fragments de corps, ces gros plans. Le but était de découvrir des pays inconnus ! (rires)
Quand tu prends une photo de ce genre, tu mûris ton projet pendant combien de temps entre le moment où tu décides de le faire et le moment où tu photographies ?
Ça dépend. Dans ce cas, par exemple, on pourrait dire de très nombreuses années, car j'ai répondu à l'attirance, qui, chez moi, remonte à loin, des poils sur un corps mouillé sortant d'une piscine. Mais bon, souvent, ce n'était pas possible, je trouvais ça trop facile car ça se limitait à répondre à un impact visuel, il manquait une certaine profondeur dans la démarche. Parfois, ça prend donc des années pour qu'une image mûrisse dans ma tête. Et un jour, soudain, c'est là . Parfois ça prend une minute, mais parfois, ça prend des années. Je me dis, bon, là , il faut faire quelque chose avec cette idée, car ça fait trois fois qu'elle refait surface en trois ! Vous savez, c'est vraiment un indicateur pour moi. Comme avec la série sur le Concorde, ça m'habitait, ça revenait constamment à mon esprit, et alors en 1997, je me suis dit : " Eh ! il faut en faire quelque chose ! " Au départ, ça n'a jamais l'aura d'une grande idée. C'est comme dans le Le Mythe de Sisyphe de Camus, où l'on trouve cette superbe phrase : " Toute grande idée est née dans un coin perdu [recoin] battu par les vents, dans un vestibule ", bref dans la situation la plus improbable. On ne sait pas que ça va pouvoir donner quelque chose.
La première fois…
Non, même après plusieurs fois. La question, c'est que, si l'on est un artiste sérieux, si l'on s'intéresse vraiment à des choses qui nous appartiennent ou si on cherche déjà un résultat. Si l'on se projette tout de suite, on travaille de façon différente, mais si l'on essaie de s'accorder à sa voix intérieure, il faut le faire sérieusement.
C'est intéressant. Pouvez-vous nous parler de cette photo et des liens avec la première. Pourquoi les présenter ensemble ?
En fait, cet ouvrage est le premier que je structure avec des chapitres parce que je voulais relever le défi de savoir si mes photos tenaient la comparaison. Je voulais les rendre comparables, quelque chose que j'évite généralement, parce que c'est souvent un peu facile. Ça a été fait des millions de fois, alors, j'évitais, je cherchais des liens plus complexes. Puis, un jour, je me suis dit, voyons ce que ça peut donner de présenter les portraits à côté les uns des autres. Ces photos, ce sont des fragments de corps, et, présentées ainsi, elles forment d'autres abstractions. On compose les pages et on regarde si ça marche. Mais dans ce livre, il existe de nombreux liens, qui me semblent justifiés parce qu'il y a un contenu.
Vous seriez capable de présenter des photos ensemble précisément parce qu'elles n'ont aucun lien, ou simplement parce que vous les aimez beaucoup bien qu'elles ne s'accordent pas ?
Non, je sélectionne toujours des images qui me sont proches, ce sont elles qui décident.
Elles sont plus importantes qu'un livre.
En fait, je suppose qu'il y a des moyens de tout intégrer, d'une façon ou d'une autre. C'était le cas pour ce livre, dont l'objet est de présenter l'ensemble de mon travail. J'ai fait d'autres livres, comme le catalogue de "Vues d'en haut ", par exemple, qui excluait les portraits ou les photographies sur la société.
Ou la série sur le Concorde.
Oui.
Cette série était un bon exemple de cette contrainte : il faut mûrir les projets, mais si on attend trop, le sujet peut disparaître et l'on perd son idée. Si vous aviez attendu, le Concorde s'écrasait et vous n'aviez plus de sujet.
- Oui, exactement.
Est-ce que vous avez la même craint pour les portraits ? C'est aussi valable pour les portraits d'hommes ? Avez-vous peur que dans vingt ans, il ne vous soit plus possible de photographier facilement les poils mouillés d'un homme ? Il n'y en aura peut-être plus autour de vous !
Oui. Il faut respecter cette réalité. On n'a pas des choix infinis. J'espère que j'aurai de nouvelles idées à l'avenir, mais je pense que je ne peux pas compter sur le fait que les choses ou les hommes seront là à jamais. Le chaos est peut-être imminent ! (rires) Mais nous n'avons pas directement abordé les photos.
Quel lien voyez-vous entre les deux ?
C'est drôle, vraiment ! Quand j'étais adolescent, j'ai toujours adoré les shorts brillants, à l'école, et vous savez, les mecs cools portaient toujours ceux de marque mais pas moi. (rires) C'est un fétichisme très personnel et très bizarre. Et puis, maintenant, les marques sont partout, à Berlin, à Paris, à Londres.
• Propos recueillis par Thomas Doustaly Traduction Cécile Doustaly Photos Wolfgang Tillmans (Reproduction interdite)





















