La folle interprétation d'Évelyne Bouix
Actuellement au Théâtre de l'Atelier à Paris, La Femme rompue de Simone de Beauvoir. Un monologue ténu racontant les angoisses nocturnes de Muriel, une femme bipolaire incarnée avec brio par une Évelyne Bouix impeccable. La pièce de cet hiver !
Vous incarnez Muriel, une femme bipolaire, seule, abandonnée de tous, aussi attachante que monstrueuse… Une vraie gageure d'être seule sur scène pour un monologue où vous passez en quelques secondes du rire aux larmes, de la colère au désespoir ? Je ne me rends pas vraiment compte de ces changements que j'opère tout au long de la pièce. Mais en effet, je dois passer de la colère à la fatigue, puis à la tendresse… Muriel est bipolaire, elle a plein de monde dans sa tête, de choses qui s'agitent en elle. Elle s'énerve puis elle n'en peut plus, puis elle recommence. Tout lui rappelle quelque chose, elle passe de la tristesse à la gaieté. En fait, elle déroule le film de sa vie en une heure. C'est un personnage très riche en sentiments. Et elle reste touchante même si, finalement, elle est terrible… C'est une mère abusive qui a été reniée par sa propre mère. Elle a toujours eu envie du regard de sa mère, sans jamais l'obtenir. C'est une enfant blessée qui ne s'est jamais remis de son enfance. Elle est devenue terrifiante et lucide sur les autres. Elle est d'une férocité terrible quand elle parle des autres alors que quand elle parle d'elle elle se sent géniale et irréprochable. Quand elle avait 20 ans, elle avait tous les hommes à ses pieds puis, avec l'âge, elle a perdu sa beauté tout en perdant pied… Qu'est-ce qui vous a séduit dans ce rôle difficile? C'est Steve Suissa, le metteur en scène de cette pièce, qui m'a contactée. Au départ, on avait un projet un peu flou puis il m'a proposé de mettre en scène ce monologue. Au départ, j'avoue avoir eu peur du texte, je ne voulais pas le faire. Puis, je me suis plongée dans le texte de Beauvoir. J'ai été étonnée par sa modernité. J'ai trouvé le texte très dur, voire très gonflé, mais surtout très intéressant. Beauvoir est une femme fascinante, j'ai toujours été impressionnée par sa relation avec Sartre, son engagement pour le Manifeste des 343 (une pétition parue dans Le Nouvel Observateur, le 5 avril 1971, et signée par 343 femmes affirmant avoir subi un avortement, et s'exposant ainsi à des poursuites pénales pouvant aller jusqu'à l'emprisonnement, ndlr) et son engagement pour la libération des femmes en général. En fait, je redécouvre maintenant son œuvre, sa langue, la justesse de ses mots par rapport aux relations hommes/femmes, parents/enfants. Elle avait une manière ncroyable de capter le noyau familial. En ce qui concerne La Femme rompue, nous avons décidé de faire des lectures, dans un premier temps, pour voir comment ça se passait. Un producteur a été intéressé et tout s'est passé très facilement, de manière naturelle. J'ai commencé à apprendre le texte ce qui fut compliqué car Muriel revient toujours sur les mêmes choses, il ne faut pas se perdre dans sa logique. (rires) Un texte de 1968 mais qui apparaît très moderne. On peut même dire qu'il y a plein de Muriel autour de nous…Absolument! Muriel est abandonnée, comme beaucoup de gens aujourd'hui. La Femme rompue peut également évoquer la solitude de toutes ces personnes qui vont sur Meetic pour trouver un peu d'amour. Il y a un problème de connexion, de relations aujourd'hui, Beauvoir a été vraiment visionnaire par rapport à ce phénomène de manque de communication. Et pourtant, en 1968, Simone de Beauvoir a dû essuyer nombre de critiques concernant sa pièce. On lui a même reproché de faire de l'antiféminisme en racontant l'histoire d'une femme aliénée aux hommes…En fait, Beauvoir fait du féminisme mais à l'envers ce qui n'a pas été compris à l'époque. Elle a voulu mettre l'accent sur les dégâts d'une femme qui n'est pas éduquée, qui vit avec des codes pré-établis, un mari, des enfants, de l'argent… Si la femme n'est pas ouverte au monde, généreuse, elle reste repliée sur elle-même, dans un carcan. Le regard de Muriel n'est tourné que vers elle-même, ses robes, ses fêtes… Elle est incapable de vivre avec les autres en les regardant. Beauvoir montre ici l'exemple d'une femme qui n'est pas éduquée et qui finit seule. Les féministes de l'époque n'ont vu qu'une femme victime de la conjugalité. C'est un vrai message, mais que les féministes de l'époque ont pris au premier degré… Vous-même, vous vous sentez féministe dans l'âme? Plus que féministe, je me définirais plutôt comme civique pour faire évoluer notre société. Sur le scientifique, nous avons évolué de façon extraordinaire, mais sur l'humain, c'est autre chose ! Il suffit de voir les discriminations sur les minorités qui ont toujours cours. Si l'homosexualité est mieux acceptée à Paris, ce n'est pas le cas partout… On ne vous voit plus au cinéma, vous avez des projets? Ce n'est pas un choix, on ne propose pas de rôles au cinéma, c'est aussi simple que ça. J'adore le théâtre mais aussi le cinéma. Ca marche par clan donc… Mais je ne désespère pas ! (rires) Là , je vais tourner un téléfilm pour France Télévisions, dans la série Maupassant, L'Ami Joseph puis j'espère partir en tournée avec cette pièce pour fêter les 100 ans de la naissance de Simone de Beauvoir (le 9 janvier 2008, ndlr). La Femme rompue, de Simone de Beauvoir, avec Évelyne Bouix, au Théâtre de l'Atelier, 1 Place Charles Dullin 75018 Paris, du mardi au samedi à 19h00.











