La chronique de Cannes du 21/05: Paranoid Park de Gus Van Sant
Enfin un choc de cinéma après une semaine de festival...
Lundi matin: projection de Paranoid Park, de Gus Van Sant. Enfin un choc de cinéma, après quasiment une semaine de festival. Non que le reste soit à foutre à la poubelle, mais quand même, depuis cinq jours, c'est plutôt ça: des choses intéressantes, mais souvent mal fichues, filmées à la va comme je te pousse, sans une once de mise en scène, de recherche plastique, de tenue même. On met à part le Christophe Honoré, vu sur Paname: Les Chansons d'amour est un beau film sincère et vivant, même s'il puise beaucoup chez les morts –cinéastes d'hier (Demy, Truffaut) et personnages d'outre-tombe. Hormis le Honoré, donc, pas de quoi grimper aux rideaux jusqu'à aujourd'hui, d'autant qu'on s'est fait refouler du Wong Kar-wai, qu'on a loupé les frères Coen, et qu'on a préféré boire du champagne sur le bateau d'Arte plutôt que de courir à la projo de Zoo, docu-fiction sur une communauté de marginaux accros aux bites de chevaux. Bref, petite revue des troupes, en vrac, avant de vous parler du Gus Van Sant: un film à thèse grisâtre et pénible sur un(e) jeune hermaphrodite (XXY, à la Semaine de la Critique), une arnaque russe belle à voir, mais prétentieuse et vaine (Le Bannissement, en compétition), Juliette Binoche hystérique dans un Hou Hsiao-Hsien de rien du tout (Le Ballon rouge, à Un certain regard), une tragi-comédie attachante sur un simplet irlandais (Garage, à la Quinzaine), Melvil Poupaud en photographe vicelard traversant le Liban (le très inégal Un Homme perdu, à la Quinzaine)… Last but not least, une mention pour le prometteur Naissance des pieuvres, de Céline Sciamma (Un certain regard), récit adolescent tout en natation synchronisée et amours douloureuses, essentiellement entre filles d'ailleurs. Le film sort cet été, et on vous en reparle très vite. Mais venons-en au fait, même si Paranoid Park est, comme nous, plutôt du style à tourner autour du pot. Gus Van Sant revient en terre adolescente (en est-il jamais sorti?) pour filmer un skateur qui a tué un flic par accident. Un thriller pour tonton Gus? Un film noir? Ce n'est pas le genre de la maison. L'accident en lui-même, niché à l'exact mitan du film, n'est qu'un embryon de fiction, une tentative de récit minimal autour duquel Paranoid Park s'enveloppe, digresse, se trouve en se perdant. Avec le ralenti comme fétiche plastique, Van Sant ne lâche pas son jeune acteur (très chou, comme d'hab') d'une semelle, malmène son scénario afin d'en tirer ce qui l'intéresse: images mélancoliques et hypnotiques de skateurs, une douche qui vire à la névrose, des dialogues qui disparaissent au profit d'une BO de Fellini (Juliette des esprits). Bref, Van Sant ne se refuse rien, se (et nous) fait plaisir, et prouve qu'une succession de digressions peut se muer en sublime cohérence lorsqu'un vrai cinéaste est derrière la caméra. Portrait en mosaïques d'un personnage rongé par la culpabilité et plongé dans les ténèbres de sa propre adolescence, Paranoid Park est un chef-d'œuvre instantané, planant et déchirant.
© MK2 Diffusion Gabriel Nevins et Jake Miller











