Guy Maddin : l'imagination au pouvoir
"The Saddest Music in the World" du réalisateur Guy Maddin nous transporte dans le Winnipeg des années 30. Une baronnesse de la bière profite de la fin de la prohibition pour organiser le concours de la musique la plus triste du monde ! Rencontre.
Comment avez-vous commencé à faire des films ? Je ne sais pas vraiment. À Winnipeg [sa ville natale], je flânais, je faisais des petits boulots comme peintre en bâtiment ou guichetier dans des banques. J'ai découvert des gens qui faisaient des films underground comme John Paizs dont le cinéma gay était très influencé par John Waters. Cela me semblait simple d'en faire autant, trouver une caméra, des acteurs… C'est à ce moment que j'ai essayé de me définir comme cinéaste, vers l'âge de 30 ans [Guy Maddin a aujourd'hui 50 ans]. Votre premier film ? C'était "The Dead Father", en 1986. Je l'ai réalisé avec des amis, l'histoire était simple et ne demandait pas de talent particulier. Par conséquent, je m'en fichais qu'ils ne sachent pas jouer, tant qu'ils étaient disponibles ! Après ça, j'ai commencé à regarder des films des débuts du cinéma (pour moi) comme ceux de Murnau ou de Buñuel qui sont mes dieux, mais aussi ces films hollywoodiens des années 30 remplis de messages cachés qui n'étaient lisibles que par les gays. La manière – un peu trop élégante - pour un homme de fumer une cigarette, comment il referme une porte, ou encore quand un homme pleure lorsqu'un autre homme meurt. J'adorais décoder tous ces messages, cela m'a beaucoup inspiré. C'est pour cela qu'on vous a qualifié de "plus gay des réalisateurs hétéros" ? Oui, je me souviens qu'on m'avait fait ce compliment. Peut-être voulait-on dire le "le plus hétéro des réalisateurs gay" ? On m'a aussi surnommé "le plus commercial des réalisateurs expérimentaux" ou "le plus expérimental des réalisateurs commerciaux". J'aime bien qu'on ne sache pas trop où je me situe ! Votre travail semble davantage plaire à un public gay. Pourquoi ? Dans les années 80, après les premières projections de mes films dans des festivals, je rêvais de rencontrer mon public. Et à ma grande surprise, mes premiers fans étaient des gays de 60 ans. J'imagine qu'ils retrouvaient dans mes films la même chose que dans les films avec Joan Crawford ! Quelle influence a eu Winnipeg sur vous ? Winnipeg est un peu au milieu de nulle part. Cette ville nous rend "incestueux", on fait tout entre nous. Le reste du monde nous semble tellement loin, alors on pratique notre art en famille. J'ai passé des nuits entières avec mes amis à regarder des films et à rêver de cinéma. Cela m'a permis de créer mon univers, chose qui ne se serait jamais produite si j'avais vécu à New York. Comment vos parents ont-ils réagi quand vous avez commencé à faire des films? Si mon père était toujours en vie, il détesterait ça, il aurait préféré que je reste peintre. Ma mère, au début, n'aimait pas du tout ça. La première fois qu'elle est venue sur un tournage, c'était pour le film "Archangel". Je tournais la scène du fouet avec le jeune garçon, j'avais peur qu'elle soit choquée, mais ça c'est bien passé. Maintenant que l'on parle un peu de moi, je pense qu'elle est fière ! "The Saddest Music in the World" est votre film le plus hollywoodien! En effet, j'avais envie de prendre cette direction. Après la première du film, l'écrivain Kazuo Ishiguro qui est à l'origine du film et avec qui j'ai écrit le scénario, m'a dit : " Bravo ! Vous avez fait votre premier film américain." Mais ce n'est pas un film hollywoodien, c'est plus une histoire de domination américaine ! Parlez-nous du casting…Un jour, j'ai envoyé le scénario à Isabella Rossellini et elle m'a téléphoné pour en parler. Ma façon de travailler lui rappelait celle de son père [Roberto Rossellini]. Elle m'a dit "oui" au bout de 10 minutes. Quant à Maria de Medeiros, un ami avait son numéro de téléphone, et comme j'étais grisé par l'enthousiasme d'Isabella, je l'ai appelée, et elle a tout de suite accepté, elle aussi. Cependant, elle n'imaginait pas les difficultés du tournage. À la fin de celui-ci, elle m'a dit : "j'ai travaillé avec des centaines de réalisateurs, et de tous, vous êtes celui qui ment le plus !". Mais nous sommes restés de très bons amis, et elle comme Isabella ont vraiment soutenu le film dans le monde entier. Vous avez retravaillé avec Isabella Rossellini…Oui, nous avons fait un film de 17 minutes, "My Dad Is 100 Years Old", c'est un hommage à son père qu'elle n'a pas vraiment eu le temps de connaître. Le film a la forme d'une discussion, Isabella se demande si son père était un génie ou non. Elle joue à la fois, Hitchcock, Chaplin, Fellini ou encore Ingrid Bergman [sa propre mère]. Le film sortira cette année pour les 100 ans de la naissance de Roberto Rossellini. Propos recueillis par Romain Vallos. Photos DR "The Saddest Music in the World", de Guy Maddin. En salles le 22 février.













