Didier Eribon questionne l'égalité
Durant trois ans, le philosophe Didier Eribon a donné des chroniques à " Têtu ". Les voici réunies en livre. Vivifiant.
Présente-t-on encore Didier Eribon, auquel l'université américaine Yale vient de décerner un prix pour l'ensemble de son œuvre (lire Quotidien du 13 décembre)? Il tint des chroniques dans Têtu de 2004 à 2007. Elles sont aujourd'hui rassemblées dans un recueil : Contre l'égalité. Chacune, prise isolément, contient la marque d'une actualité – le mariage de Bègles, par exemple. Mais, rassemblées, le sens de ces chroniques change. Elles deviennent des documents où se laisse lire une pensée qui ne s'est pas seulement forgée au contact de l'actualité, mais a contribué, pour partie, à la produire, la provoquer – le mariage de Bègles, encore.
Le titre, provocant en effet, le dit bien. Il ne s'agit évidemment pas de s'opposer à une politique de l'égalité des droits. Mais ce qu'un certain mouvement LGBT légitime aujourd'hui, au nom de l'accès à des droits préexistants (comme la sécurité des personnes), ce sont de nouvelles formes de pénalisation (la loi contre l'homophobie, la transmission du VIH). Le champ des droits à inventer, aux yeux de l'auteur, est ailleurs: dans l'affirmation du droit au mariage, comme création d'un nouveau droit ouvert à la pluralité des modes d'existence.
On ne s'étonnera pas que Didier Eribon s'interroge également sur les limites de la psychanalyse ou même de la "pensée" féministe et queer, quand celles-ci se confondent avec l'injonction à effacer ce qui fit la créativité de la culture gay: son ancrage dans des formes de sexualité et de goût hérétiques. Dans des pages troublantes où il compare les égéries populaires de la culture gay (Dalida) à des figures de la littérature la plus consacrée, Eribon montre qu'elles remplissent en effet la même fonction: des vecteurs d'identification créatrice. Or il n'y a plus de culture illégitime, pour peu qu'il y ait création, production de nouveauté, invention de soi-même, si "mineure" soit-elle.
Enfin, ce recueil est hanté par la question du bareback, dans laquelle l'auteur voit une manière de légitimer le fantasme d'une " communauté négative ", fondée sur une esthétisation de la mort, à laquelle il oppose une esthétique du souci de soi, une culture de l'attention, de la générosité, de la vie. Il faut lire ou relire ces chroniques : elles sont une invitation à la réinvention politique et culturelle de nous-mêmes.
Par Gildas Le Dem
Contre l'égalité, de Didier Eribon, Cartouche, 184 p., 17 €











