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Dans "Têtu", Michel Serrault racontait Zaza Napoli

Par Yannick Barbe lundi 30 juillet 2007, à 00h00 | 588 vues
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En décembre 2001, Michel Serrault recevait "Têtu" pour un grand entretien. Un moment inoubliable, tout comme l'était Michel Serrault, monstre sacré du cinéma, décédé dimanche 29 juillet.

La pièce La Cage aux folles, que vous avez jouée près de 1.500 fois pendant cinq ans, a été créée en 1973. Au départ, elle a plutôt été mal accueillie par les homos… C'était un malentendu. Poiret et moi n'avons jamais voulu nous moquer des homosexuels. À la fin des années 50, nous avions écrit et joué un sketch, intitulé "Les Antiquaires", pour lequel nous nous étions inspirés d'un couple dont la boutique était à-côté de chez Jean. En 1967, nous sommes allés voir L'Escalier, une pièce où Paul Meurisse et Daniel Ivernel jouaient un couple de vieux homos. Ça a été le feu vert. Jean a commencé à écrire La Cage. À l'époque des premières représentations de la pièce, des amis comme Jacques Charron ou Jean Le Poulain ne voulaient pas venir, pensant qu'on disait des tas de méchancetés sur les homos. Certains restaurants nous refusaient leur table pour la même raison. Ce n'était pourtant pas notre but! Nous étions certes parfois piquants, mais jamais blessants. Le fait que la pièce n'ait pas été remontée est sans doute lié à la qualité de votre performance… Ils voulaient que je "patronne" The Birdcage, l'adaptation américaine du film, mais j'ai refusé. Pensez-vous que ce soit une mauvaise idée de rejouer La Cage aux folles au théâtre? Oui, je le crois. C'est la pièce d'un moment. Nous n'avons pas inventé les personnages: à l'époque, on pouvait les rencontrer dans la vie. Mais, de nos jours, irait-on se mettre des plumes ? On ne voit ça nulle part. Ce serait déplaisant. Moi, je n'ai jamais voulu ridiculiser qui que ce soit! Je voulais qu'on aime Zaza et Albin, parce que, a priori, justement, on ne les acceptait pas. […] Jean Poiret et vous avez tourné Assassins et voleurs, en 1956, sous la direction de Sacha Guitry… Guitry avait écrit le film pour Michel Simon et lui-même. Il nous a repérés grâce à la télé —il ne sortait plus de chez lui, il était très malade. Nous étions très impressionnés car nous n'avions pas beaucoup d'expérience au cinéma. Moi, j'avais joué dans Les Diaboliques d'Henri-Georges Clouzot. On ne connaissait pas Guitry et on avait peur. Dans mon livre, il y a cette anecdote au sujet de Darry Cowl, à qui Guitry avait dit: "De mon texte, vous faites ce que vous voulez, avec le talent que vous avez." Une grande leçon pour tous ces cons qui vous obligent à lire le texte à la virgule près alors qu'ils écrivent des bêtises. Poiret considérait Guitry comme un maître, n'est-ce pas? Ah oui! De même que tous les gens qui, comme nous, venaient du boulevard. Certains font la fine bouche parce que ce n'est pas Molière ou je ne sais qui, mais tout le monde s'écrase. À l'époque, les jeunes metteurs en scène à la mode ont dit les pires choses de lui, et ils l'ont encensé vingt-cinq ans après. Votre livre (Vous avez dit Serrault, autobiographie parue en 2001) regorge d'anecdotes, notamment sur La Cage aux folles. Je vais vous en raconter une autre. Le type qui jouait le personnage du boucher dans la pièce était un comédien moyen. Soit c'était un ringard, soit il n'avait jamais vu d'homosexuel dans sa vie, mais toujours est-il qu'il n'a jamais rien compris à la pièce. Il pensait que j'étais une femme, sans doute. C'était difficile de lui expliquer les choses, de lui dire: "Mais tu sais, c'est un couple", etc. Il était bête comme tout, mais il avait été engagé… Sur scène il faisait des conneries tous les soirs. Jean m'a alors dit: "Il me fait chier, il bousille tout. Je vais supprimer la scène, je ne veux plus le voir." Je lui ai répondu qu'il faudrait qu'il le paye jusqu'au bout, sans quoi on risquait un procès. Il a donc gardé le rôle. Il avait une scène où, vêtu d'un tablier de boucher, il devait nous apporter un rôti. Le comédien était très costaud, très "homme". Il devait nous expliquer comment cuire la viande: "Vous prenez le rosbif, et voilà…" [Serrault nous mime un homme très maniéré, nous sommes tous les deux pliés de rire]. Je lui disais: "Il faudrait que tu fasses ça, ça et ça." [Serrault fait des manières, nous rappelant inévitablement Zaza], mais ce con ne comprenait rien! Un jour, au cours de la scène où il prend le thé avec nous, la salle éclate de rire! Ça lui a posé un problème: "Qu'est-ce que j'ai fait de comique?" C'était l'affolement, parce qu'il n'avait jamais fait rire personne pendant 500 représentations, et un jour… Malaise. Il n'a pas dû dormir de la nuit. Le lendemain, on a rejoué la scène et… rien. Il n'a jamais retrouvé son truc comique… Pourquoi? Sans doute parce qu'en fait, ce jour-là, les spectateurs ont entendu un bruit quelconque dans la salle, qui les a fait rire. Bref, c'était un accident. Tous les jours, je lui disais: "Te casses pas le cul: tu ne sais pas, nous non plus." Mais lui s'acharnait à frapper la théière avec sa petite cuillère [Serrault fait un geste très précieux en frappant délicatement un stylo contre un gobelet, nous sommes hilares, sous la table] tous les soirs, mais cela ne faisait rire personne.. […] Vous n'êtes pas un comédien qui se tait… Je ne peux pas. Quand je tourne, je propose toujours des choses. Quand un metteur en scène me dit: "J'aimerais bien refaire une prise de la même scène", alors j'en fais une autre. S'il me dit alors: "Mais c'est pas pareil!", je réponds: "Non et c'est d'ailleurs pour ça qu'on en a fait une autre! Si c'est pour reproduire la même scène en six exemplaires, vous pouvez emballer et c'est fini. Vous ne voyez pas que le type en face de moi me donne la réplique différemment, qu'il n'a pas respiré de la même façon?" Le jeu d'un comédien, c'est fait de plein de petites choses comme ça. Avec Poiret, c'était un ping-pong verbal permanent, et un jeu de séduction… On s'écoutait respirer, on sentait que l'autre allait parler. Lorsque l'on joue comme ça, une vérité incroyable s'installe. Peu importe que l'on dise des énormités, c'est l'authenticité qui compte. Ils ne savent pas ça, les comiques d'aujourd'hui. Ils jouent "drôle" des choses drôles. Ça ne fonctionne pas. Alors que nous, plus nos répliques étaient énormes, plus nous mettions de conviction à les dire. On était une espèce d'entreprise, une entité, un magasin, les Galeries Lafayette. Mais Jean savait que, s'il n'avait pas écrit de pièces tout seul, il n'aurait jamais été reconnu en tant qu'auteur. Excusez-moi mais la pièce Art de Yasmina Réza, Poiret-Serrault n'en auraient fait que dix minutes. Il y a une espèce de snobisme à délayer ça. Mais au final, ça ne percute pas. C'est une pièce charmante, mais je trouve que c'est un peu juste. Je l'ai vue à Neuilly et j'entendais dans le public des réflexions du genre [Serrault prend un accent bourgeois]: "Il est arrivé la même chose à Paul: il a acheté un tableau et…" Je me suis dit "Merde alors, elle a tapé dans le mille!". Mais il n'y a pas de folie là-dedans. Yasmina Réza est adroite, mais d'autres metteurs en scène le sont aussi. Les mots de Jean me surprenaient et j'écoutais. La jubilation d'attendre la réponse. Il faut avoir envie de faire participer les autres, de les écouter pour que ce soit le plus vraisemblable possible. Le plus vraisemblable, ça peut vouloir dire le plus exagéré. Le personnage de Zaza avait ses moments de folie, mais une réelle présence aussi. À la base de la folie, il y a une conviction. C'est pour ça que j'aime les clowns. Les grands clowns sont des mecs qui disent ou qui font des choses incroyables, mais, derrière l'énormité, il y a la vérité. A 16 ans, j'allais voir les Fratellini après leurs spectacles. Albert, qui avait alors 70 ans, me disait en montrant son cœur: "À Paris, ils m'ont tous copié, mais moi, c'est de là que ça vient. J'y crois, à ce que je fais". Les autres, ils n'avaient que l'extérieur, la façade. Pour Zaza, si j'avais juste mis des plumes et des trucs comme ça, je l'aurais eu dans le baba. Et La Cage aux folles au cinéma? J'ai revu les trois films l'autre soir, et j'ai ri. Édouard Molinaro [le réalisateur des Cage aux folles I et II] n'a même pas souri une seule fois sur le plateau, alors que tout le monde riait de moi en robe, avec une plume dans le derrière… Quand vous faîtes rire les autres sur le plateau, ça vous sert. Pour qui ai-je fait ces films? Pour les machinos et le chef opérateur, qui m'aimait beaucoup. Je faisais parfois neuf, dix prises et l'autre [Édouard Molinaro] rien. J'allais voir les rushes avec Ugo Tognazzi. On se disait: "C'est la seconde prise qui est bonne". Alors j'en parlais à Molinaro: "Je trouve que c'est la deuxième prise qui est la meilleure parce qu'il se passe ça, ça et ça". Il acquiesçait puis il lançait à la scripte: "Prenez la première". Dans la Cage aux folles III, à cause de la censure (le film n'était pas diffusé en Espagne, par exemple) notre producteur voulait que le spectateur comprenne que les chambres de Zaza et d'Albin étaient séparées. Si bien qu'on ne sait plus trop s'ils forment un couple… On dirait Laurel et Hardy. Pourquoi Poiret n'a t-il pas joué son rôle au cinéma? Il y a vingt-cinq ans, les gens du cinéma affirmaient "Cette connerie fait rire au théâtre, mais ça ne marchera pas au cinéma." S'ils avaient eu un peu de culture, ils auraient su que les meilleures comédies américaines venaient de Broadway. Jean en avait un peu marre de jouer ce rôle. Je n'ai pas insisté. Je trouve Ugo très bien. Mais il a été doublé, alors qu'on comprenait tout ce qu'il disait et que son accent était très séduisant. […] Vous n'aimez pas beaucoup l'autoritarisme de certains metteurs en scène… Avec Poiret, lorsque nous travaillons ensemble, pour nos sketchs par exemple, si une idée venait de moi, il l'acceptait aussi bien que si elle venait de lui. Jean-Marie Serreau, le père de Coline, un mec plein d'humour et de talent, disait: "Qu'est-ce que la mise en scène? C'est l'accident de la répétition." Le metteur en scène doit aussi attendre qu'il se passe quelque chose. Les mecs qui viennent avec leur truc écrit en disant: "Lui, il se met à droite", etc.: nuls! Renoir disait aux comédiens : "On éteint la lumière, vous restez avec moi, on va voir ce qu'on va faire…" Extraits de l'entretien publié en décembre 2001, dans Têtu N°62.

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